jeudi 31 janvier 2013

Journal du 31 janvier 1905

Capus est un penseur: il cite Pascal.

Les Philippe

Philippe habite la maison qu'habitait son père. Il a fait bâtir une grange près de la maison et la grange neuve est bien mieux que la vieille maison qui menace ruine.  D'abord, on ne voit pas clair à l'intérieur de cette maison. Il faudrait remplacer la porte pleine  par une porte-fenêtre; mais on en parlera une autre fois. Ce qui presse, c'est le toit de chaume: il s’affaisse et s'éboulera si on ne change la grosse poutre du milieu.
"Il n'y a plus à reculer", se dit Philippe.
Il achète une poutre et la charroie devant la porte de sa maison, et c'est tout ce qu'il peut faire pour le moment. Il la mettra sur le toit, plus tard, quand il aura de quoi payer une couverture de paille. La poutre reste par terre, à la pluie, au soleil, dans l'herbe, et les gamins s'amusent à courir dessus, quand ils sortent de la classe.
(Jules Renard, Les Philippe.)

mercredi 30 janvier 2013

Journal du 30 janvier 1904

Si nous pensions à toutes les veines que nous avons eues sans les mériter, nous n'oserions pas nous plaindre.

Les sabots

Non, non, je ne suis pas venu à Paris en sabots, mais c'est en sabots que j'ai quitté mon village.
Depuis longtemps je voulais gagner ma vie à Paris.
Ma mère s'opposait à mon départ et elle me surveillait, car j'étais capable de me sauver sans sa permission.
Chaque matin, comme je me levais avant elle, ma mère m'écoutait marcher. Si elle entendait mes sabots, elle se disait: "Il ne peut pas aller loin." Si elle entendait mes souliers, elle me disait de son lit, inquiète: "Où vas-tu, avec tes souliers? ce n'est ni jour de fête, ni jour de foire." Je répondais: "Maman, je vais à la charrue, et j'ai pris mes souliers parce que la pluie tombe et que ça patouillera dans les champs."
Et je n'osais plus partir.
Mais un matin,  je suis sorti de la maison, ma paire de souliers sous le bras, en faisant beaucoup de bruit avec mes sabots.
À quelque distance du village, par-dessus la haie du petit pré qui est à ma mère, j'ai jeté les sabots, comme un adieu, j'ai mis mes souliers, et j'ai continué ma route vers Paris.
Quand ma mère amena sa vache au pré, elle trouva mes sabots.
D'abord elle ne comprit pas, elle m'appela; elle revint à la maison; elle chercha mes souliers, et lasse de chercher, elle s'assit au coin de la cheminée pour pleurer tout son soûl.
(Jules Renard, Bucoliques.)

mardi 29 janvier 2013

Journal du 29 janvier 1902

Un jeune homme qui va se marier demande le Code du mariage, puis feuilletant le livre: 
- Il y a bien le divorce, là-dedans, n'est-ce pas?

Intermède

Bien que ce fût simplement un dimanche d'automne, je venais de renaître, l'existence était intacte pour moi, car dans la matinée, après une série de jours doux, il avait fait un brouillard froid qui ne s'était levé que vers midi. Or, un changement de temps suffit à recréer le monde et nous-même. Jadis, quand le vent soufflait dans ma cheminée, j'écoutais les coups qu'il frappait contre la trappe avec autant d'émotion que si, pareils aux fameux coups d'archet par lesquels débute la Symphonie en ut mineur, ils avaient été les appels irrésistibles d'un mystérieux destin. 
Tout changement à vue de la nature nous offre une transformation semblable, en adaptant au mode nouveau des choses nos désirs harmonisés. La brume, dès le réveil, avait fait de moi, au lieu de l'être centrifuge qu'on est par les beaux jours, un homme replié, désireux du coin du feu et du lit partagé, Adam frileux en quête d'une Ève sédentaire, dans ce monde différent.
(Marcel Proust, Le Côté de Guermantes, Folio classique, p. 335.)

dimanche 27 janvier 2013

Journal du 27 janvier 1898

Lemaître et moi, nous sommes d'accord que le théâtre socialiste est une malhonnêteté de gens sans pudeur. Et puis, ces personnages qui pourraient avantageusement être remplacés par un conférencier sur une chaise!

Jules Renard et les vins Mariani

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samedi 26 janvier 2013

Journal du 26 janvier 1894

Si tu pouvais voir sur ce jardin la couleur dont le teint mon esprit!

Les Bucoliques vues par Léon Blum

Un livre de Jules Renard
Une préface grave et entière où je goûte avec amour le ton perdu des moralistes, la foi religieuse dans le travail, la fierté d'écrire, la vertu d'une conscience difficile: classicisme, optimisme et jansénisme. Des mots et des traits d'enfant, menus, précieux ou profonds. Des paysages concentrés et forts. Des portraits que je ne peux comparer qu'aux plus achevés de La Bruyère, Le Mangeur de prunes; le Collectionneur d'estampes, ou Diphile, l'amateur d'oiseaux, - des portraits dont on suit lentement l'étude et le progrès, qui livrent peu à peu des physionomies achevées touche à touche, où chaque état ne révèle souvent qu'une seule forme caractéristique, un unique détail nouveau, une courte phrase révélatrice, et qui accusent leur vie et leur singularité par une sorte de juxtaposition nécessaire. Voilà ce que je veux signaler dans les Bucoliques, la dernière œuvre de M. Jules Renard.
Il en faudrait parler avec plus de minutie; je ne connais pas de livres où le sentiment d'ensemble soit plus nécessairement le résultat, l'addition grossie des impressions de détail. Et je sens aussi que pour juger M. Renard il faudrait donner au critique des moyens et des termes qui lui manquent. J'employais la langue des graveurs ou des peintres, et ce n'était pas une affectation. Voit-on personne chez qui le talent s'allie plus étroitement avec la manière, la pensée avec la matière, et les sentiments avec les mots?
S'il faut résumer mon jugement en une formule, je dirai pourtant que les Bucoliques sont l’œuvre d'une sorte de réalisme lyrique.
(Léon Blum, La Revue blanche, n°121, 15 juin 1898.)

vendredi 25 janvier 2013

Journal du 25 janvier 1892

Ah! Les grands jours de petits ennuis! Le tire-bouton n'attrape aucun bouton, mes bretelles font vrille sur mon dos et ces loques, c'est mes chaussettes. Mes yeux renvoient  les images, et tous mes sens ont mal. Je n'ai plus que le plaisir  de dire des paroles dures à Marinette qui, de peur de m'agacer, n'ose pas faire un mouvement. Où est la corne? Quant à ma cravate, depuis que je suis au monde je n'ai rien vu de plus grotesque que cette cravate-là. Et le poids de mes vêtements alourdis m'accable.

jeudi 24 janvier 2013

Journal du 24 janvier 1889

Dans l'ancien style on éprouvait parfois le besoin de traduire quelques mots français en latin. L'imprimerie les rendait en lettres italiques. De nos jours, nous nous demandons pourquoi. C'était, en effet, une pauvre manière de prouver son érudition.  Les mots latins n'ajoutaient rien aux mots français. Ce n'était qu'une simple redondance parfaitement vaine. C'est ainsi qu'on lit dans le Génie du Christianisme: " On ne revient point impie du royaume de la solitude, Regna solitudinis." Pourquoi "Regna solitudinis"?