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samedi 4 mai 2013

Journal du 4 mai 1909

Dîner Goncourt. Le Conseil d'État va statuer. Il est presque sûr que nous aurons nos 4000 francs.
Bourges n'est pas là, Daudet non plus. Mirbeau se fait excuser par sa femme. Je ne suis pas fichu de retrouver le nom de l'autre qui manque. Ah! Marguerite. On est sévère pour son attitude. Rosny jeune donne comme excuse une vieille maladie de coeur. 
Idée de Descaves et de Geffroy de publier, en volume, des choses inédites de Vallès avec ce sous-titre: "Éditions de l'Académie Goncourt." Ce ne serait certainement pas une mauvaise affaire. Adopté.
Idée de nous présenter tous en bloc au prix Nobel, chacun avec notre meilleur livre. C'est l'Académie française qui propose les candidats: pourquoi pas nous?
Idée de demander à Barthou le demi-tarif pour les membres de l'Académie Goncourt. On voudrait me déléguer; je me dérobe à cause de mon caractère officiel de maire.
Les deux Rosny savent leur géographie. L'aîné, me demandant où se trouve mon pays, ajoute qu'il est sur un canal qui passe un peu plus loin sous des tunnels. Il est homéopathe, me conseille de boire de l'eau chaude le matin. Lui-même en boit quelques gorgées à tous ses repas. 
Soirée charmante. Ils admirent Hugo, mais tout autant Balzac, ou Dickens, ou Michelet.

jeudi 13 décembre 2012

Jules Renard vu par Lucien Descaves 2/2

Suite d'hier.
Le dîner de janvier 1910 fut le dernier auquel participa Jules Renard. Il avait vendu "la Gloriette", (1) sa maison de Chaumot, dans la Nièvre, où sa mère était morte l'année précédente. (En fait, Jules Renard avait rendu la maison dont il était locataire.) La santé de Jules Renard était devenu inquiétante et j'avais accompagné chez lui le docteur Crépel, mon beau-frère. Il ne parut pas plus inquiet qu'un de ses confrères, consulté précédemment. Ni l'un ni l'autre n'avaient diagnostiqué l'artério-sclérose à laquelle le malade succomba trois mois après. A ce dernier dîner Goncourt, Renard avait approuvé l'intention de Geffroy et la mienne, de publier les inédits de Vallès, aux frais de l'Académie Goncourt. C'était sa réponse au badinage de Léon Daudet qui appelait Jules Renard Poil de Vallès, en souvenir de Jacques Vingtras enfant. Autant en emporte le vent...
Vers 1901, alors que je passais mes vacances à Gérardmer, je me rendis à Bussang avec ma femme pour assister à une représentation de Poil de Carotte, au théâtre de Bussang. J'y retrouvai Jules Renard et Maurice Pottecher, fondateur et animateur de ce théâtre. Maurice Pottecher devint aussitôt mon ami et je fus heureux, une quinzaine d'années plus tard, lorsque le hasard le fit habiter rue de la Santé, à deux pas de chez moi. Ce voisinage nous permit de fortifier une affection que le temps ni l'éloignement de Paris n'ont diminuée.
La version que Jules Renard donne de la mort de sa mère dans son Journal, m'apparaît aussi incertaine qu'à Antoine notre ami commun. Celui-ci reçut un jour une lettre de Renard, terminée par ce post-scriptum: "La vieille a encore fait des siennes;  elle s'est f... dans le puits." j'en aurais douté si Antoine ne m'avait dit: - Je voulais t'offrir une lettre de Jules Renard, mais elle a disparu avec toute ma correspondance lors de mon dernier déménagement, quand j'ai quitté Paris. Cette lettre n'avait d'ailleurs d'intéressant que le post-scriptum.
Et il m'en répéta les termes qu'il savait par cœur.
Renard laisse planer le doute sur la mort de sa mère: accident ou suicide. Il ne s'apparentait à Jules Vallès, si féroce pour ses parents, que pour amplifier. Je me suis souvent demandé si, possédant cette lettre de Jules Renard, je ne l'aurais pas brûlée; décision que ne prendra jamais l'amateur d'autographes qui l'aura achetée. L'obsession peut très bien avoir conduit Poil de Vallès à exagérer.
(1)  La "Gloriette" ne lui appartenant pas, il avait seulement cesser la location.
Fin
(Lucien Descaves, Mémoires d'un ours, p. 237)

lundi 3 décembre 2012

Poil de Carotte vu par François de Nion 1/2

Les Premières
COMÉDIE-FRANÇAISE- POIL DE CAROTTE, comédie en un acte de M. Jules Renard.
"La mort n'est pas une excuse," disait, je crois, Vallès. Cette dure mais juste parole s'applique plus particulièrement aux morts littéraires dont l’œuvre survit et doit être jugée sans que notre sensibilité intervienne. Je me sens donc à l'aise pour parler du spectacle que la Comédie-Française vient de nous donner hier, et cela d'autant plus que, du vivant de l'auteur qu'on a tenté de ressusciter, j'ai dit, ici même mon impression. Elle ne s'est guère modifiée.
Poil de Carotte, que des amis ingénieux s'entendirent pour faire "passer chef-d’œuvre", est une pièce de l'époque du "dénigrement", époque curieuse de notre littérature et pendant laquelle tous, à l'envi, s'attachèrent à essayer de démontrer notre irrémédiable faiblesse et nos tares. C'est de ce sentiment qu'est né tout le genre théâtrale qui fait, en ce moment, un fiasco si heureux et si complet.
Le petit acte de M. Jules Renard se ressent intimement de cette tendance et sa réussite à l'étranger vient surtout du jour odieux sous lequel il présente la famille française, cette famille, en réalité, si tendre, peut-être trop tendre pour ses enfants.  Mes lecteurs savent que je n'aime guère les grands mots, ni les indignations faciles, mais je n'hésite pas à dire qu'un telle pièce est une insulte à l'âme nationale, une venimeuse et calomnieuse insulte. Où Jules Renard avait-il vu l'ignoble mégère que son fils appelle si obstinément Mme Lepic? Ou a-t-il rencontré ce père indifférent et lâche, cet enfant auquel on veut nous intéresser, mais qui apparaît, en dernière analyse, comme un être sournois et révolté?
Suite demain.
(François de Nion, alias François Doré, L'Écho de Paris, 23 mai 1912.)

vendredi 16 novembre 2012

Jules Renard vu par Léon Daudet 2/2

Suite d'hier.
Celui qui le tira de la gêne fut Lucien Guitry, aidé de sa belle amie Marthe Brandès. Ils lui firent mettre au théâtre, ce petit chef d-œuvre à la Vallès, Poil de Carotte et s'ingénièrent à lui rendre moins âpre sa vie littéraire, où il se comportait comme un enfant. Quel être délicieux, ce Guitry, et quel malheur qu'il soit parti si tôt, laissant d'ailleurs ce fils incomparable, notre Calderon, comme cela ce saura plus tard!
Guitry avait adopté Rostand, qui, lui, était prétentieux et assommant - "immangeable", disait Capus - , et Renard, privé de succès, vivait ainsi dans la compagnie de l'auteur neurasthénique de Cyrano, dont il n'aimait guère la grande habileté dramatique, sans poésie. J'ai oublié de dire que Renard était fanatique de Victor Hugo et ne supportait pas, à son sujet, la moindre restriction. En outre,  Renard ne voulait pas qu'on put attribuer au triomphe à mille cymbales de Rostand, le peu de goût qu'il avait au fond pour ses œuvres, et il se forçait à en faire l'éloge, ce qui était bien amusant.
Puis, de temps en temps, dans l'intimité, il se débondait tout à coup. S'il s'agissait de Rostand, par hasard, au Goncourt, Huysmans, de sa bouche amère et fertile en jugements abrupts, laissait tomber sa formule habituelle : "Ah! c'est un bien déconcertant salaud!" Mirbeau, en se rongeant les ongles, acquiesçait. Barrès n'avait pas plus de goût pour Renard que Renard n'en avait pour Barrès. Barrès disait de Renard: "C'est un jardinier." et me demandait quand nous dînions ensemble de ne pas le mettre à côté de lui: "Il me donnerait des coup de pied sous la table."
Chose curieuse, Renard, à l'académie Goncourt passa à peu près inaperçu. Il arrivait, jaune et creusé, s'asseyait, tirait de sa poche une liste de candidats possibles, la lisait. On ne lui prêtait aucune attention. Alors il repliait son papelard, avec une certaine humeur, serrait quelques mains, puis s'en allait, le front en avant, comme un santon de la nuit de Noël. Il était sans communication avec son prochain et d'accord avec des fourmis qui, d’après lui, étaient toujours 3333. C'était un grand qualitatif borné et comme étouffé par les qualitatifs de notre époque. Je pense, avec tendresse, à lui bien souvent.
(Léon Daudet, Action française, 20 décembre 1938.)

mercredi 5 septembre 2012

Jules Renard vu par Victor Méric 1/6

Je l'avoue à ma honte. J'ai mis quelques temps à goûter Jules Renard. Je crois que c'est un auteur qui demande à être longuement pratiqué. Sa sécheresse tout d'abord, ses réticences, sa trop parfaite simplicité me déroutaient. Je l'accusais de manquer d'émotion, de ne mettre aucune passion dans ses écrits, de se déboutonner hermétiquement, de demeurer constamment imperméable et insaisissable. Je ne le sentais pas vibrer.
Je comparais son Poil de Carotte à l'Enfant de Jules Vallès. Alors que le jeune Jacques Vingtras savait éveiller la colère, la haine, la pitié, vous tirait des larmes ou vous secouait d'une gaieté toujours mélangée d'amertume, d'une gaieté maladive et malfaisante, née des boutades et des sarcasmes, l'autre, au contraire, déjà froidement raisonneur, point espiègle mais subtil, point malicieux, mais roué, sournois, calculateur, ma laissait insensible. Je m'imaginais difficilement une enfance semblable. Puis l'auteur avait une façon déconcertante de présenter les choses en raccourci. Sa vision me semblait étroite, son observation limitée; ses images, d'une justesse quelquefois discutable, laissaient toujours paraître la recherche et une certaine préciosité.
Pour prendre un exemple, quand Jules Renard me présentait le serpent avec ce simple commentaire: "Trop long", ou quand il le définissait:" La dix-millionième partie du quart du méridien terrestre", ou encore quand il disait du poisson:" Il ne sait peut-être pas que c'est aujourd'hui l'ouverture de la pêche", je ne pouvais me défendre de découvrir dans de telles images une certaine puérilité.
Suite demain.
(Flax, alias Victor Méric, Les Hommes du jour, n° 63, 3 avril 1909)