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jeudi 28 avril 2016

Journal du 28 avril 1903

Décor du deux. Wolff écoute la pièce, marche d'abord, puis disparaît sans rien dire. Je ne sais plus. Il me dit plus tard qu'il a trouvé la scène longue, tant Antoine la savait peu.
Ellen Andrée pleure tout à coup et finit de jouer sa scène en pleurant.
Quelle détresse! Voilà que je mendie presque des compliments.
- Est-elle claire, la pièce? demandé-je à Wolff.
- Claire comme de l'eau de roche. Antoine aura un gros succès... Cheirel est délicieuse.
J'insiste pour qu'il ne paie pas la moitié de sa voiture, et je rentre chez moi avec la peur du désastre. 
Le soir, j'emporte mes deux actes chez Antoine, et, tandis qu'il se dénapoléonise, je lui lis la scène comme je l'ai lue à Guitry, à Brandès, et c'est le même effet. Il dit: 
- Oui, c'est ça! Çà y est! Il faudrait jouer comme vous lisez, et ce serait sûr.

mardi 15 mars 2016

Journal du 15 mars 1898

Le Pain de ménage. Au Figaro. Veber, ce soir:
- Eh bien, Renard, avez-vous digéré votre succès?
- Et vous? lui dis-je.
Hervieu préfère le Plaisir de rompre. Çà a été un succès aussi délicieux à la répétition générale, moins l'étonnement. Dès les premières phrases, je suis tranquille. Je ne suis plus auteur, et je me laisse charmer, et j'applaudis comme le public, qui accompagne la pièce comme s'il l'avait écrite. Brandès et Guitry me disent: 
- Nous avons dû  les calmer d'autorité; sans quoi, nous n'aurions pas pu dire une phrase.
Trois ou quatre rappels à le fin, et mon nom tombant comme une mare à grenouilles charmantes.
Me voilà bien! Sans ce nouveau succès, j'aurais peut-être fait cinq actes passables. Maintenant, tout m'est interdit, excepté le merveilleux.
Le soir, je rejoins Guitry qui dîne avec Noblet chez Joseph, restaurateur de la rue Marivaux. Ce Joseph découpe un canard comme s'il jouait du violon, et nous sert une fine, si chère qu'il ne peut pas la vendre et préfère l'offrir à ses amis.
Tout de même je n'ai même pas osé embrasser Brandès.

mercredi 12 décembre 2012

Jules Renard vu par Lucien Descaves 1/2

Heureux de l'élection de Jules Renard (à l'Académie Goncourt), nous eûmes hâte de la lui annoncer. Par malchance, il n'était pas chez lui, rue du Rocher; il dînait avec sa femme chez Marthe Brandès et ce ne fut qu'à minuit, à leur retour, qu'il trouva notre carte de visite avec ces seuls mots: "Cette fois, vous l'êtes!"
En réalité il fut très sensible à son élection.
Son Journal intime et ses Sourires pincés qui lui étaient bien personnels et qu'il essayait dans la glace avant de les traduire en prose, portent la trace d'un évènement qui lui tenait à cœur. Quand il se montre aimable et reconnaissant, c'est parce qu'il ne peut faire autrement. Il a recueilli tous les échos de son succès et s'en amuse. Il a ruminé ce qu'il appelle des mots de théâtre, compté les voix qui lui semblent assurées, celles qu'il n'a pas et qu'il aura. On dirait qu'il procède  à des réussites. Au fond, il ne pense qu'à cela... Et c'est l'histoire de presque toutes les élections. 
"La réclame de cette histoire m'amuse", avoue-t-il. Et de conclure gentiment: "l'Académie me paraît malade; ça a l'air d'une maison de retraite pour vieux amis. La littérature s'en désintéresse. " nommé, il nous remercie du bout des lèvres et de la plume et s'empresse de noter, sans changer de gamme: " Je proposerai une augmentation de traitement. Il faudrait maintenant acquérir une juste obscurité."
Le souvenir de Huysmans le préoccupe: "Je suis moins tranquille en ce qui le concerne. Je sens tout le poids de cette lourde succession. J’imagine la figure géométrique, pointue pour de bon, que feraient les traits de son visage. Il me regarderait avec bienveillance, mais aussi avec son sourire énigmatique."
Puis, il se demande s'il ne devrait pas envoyer toute cette Académie à la balançoire... A quoi il répond: -Oui si j'étais riche.
Or, sans être riche, son aisance pouvait lui permettre ce luxe.
Suite demain.
(Lucien Descaves, Mémoires d'un ours, p. 235)

lundi 19 novembre 2012

Journal du 19 novembre 1897

Le Pain de ménage. Hier, lecture chez Guitry à Mlle Brandès et Bernard.
Des violettes jetées sur une nappe où déjà sont brodées des violettes. Un buste, qui a cette originalité qu'on ne sait pas qui c'est. Brandès, qui est La Parisienne, dédaigne trop la tragédie, et Andromaque, qu'elle va jouer.
Une belle vue sur la place Vendôme où, par ce temps de Dreyfus, il ne manque qu'une guerre civile.
Je lis. Murmure flatteur, des: "Oh! que c'est bien!" Et j'ai la coquetterie de lire plus vite, pour qu'on ne m'interrompe pas.

vendredi 16 novembre 2012

Jules Renard vu par Léon Daudet 2/2

Suite d'hier.
Celui qui le tira de la gêne fut Lucien Guitry, aidé de sa belle amie Marthe Brandès. Ils lui firent mettre au théâtre, ce petit chef d-œuvre à la Vallès, Poil de Carotte et s'ingénièrent à lui rendre moins âpre sa vie littéraire, où il se comportait comme un enfant. Quel être délicieux, ce Guitry, et quel malheur qu'il soit parti si tôt, laissant d'ailleurs ce fils incomparable, notre Calderon, comme cela ce saura plus tard!
Guitry avait adopté Rostand, qui, lui, était prétentieux et assommant - "immangeable", disait Capus - , et Renard, privé de succès, vivait ainsi dans la compagnie de l'auteur neurasthénique de Cyrano, dont il n'aimait guère la grande habileté dramatique, sans poésie. J'ai oublié de dire que Renard était fanatique de Victor Hugo et ne supportait pas, à son sujet, la moindre restriction. En outre,  Renard ne voulait pas qu'on put attribuer au triomphe à mille cymbales de Rostand, le peu de goût qu'il avait au fond pour ses œuvres, et il se forçait à en faire l'éloge, ce qui était bien amusant.
Puis, de temps en temps, dans l'intimité, il se débondait tout à coup. S'il s'agissait de Rostand, par hasard, au Goncourt, Huysmans, de sa bouche amère et fertile en jugements abrupts, laissait tomber sa formule habituelle : "Ah! c'est un bien déconcertant salaud!" Mirbeau, en se rongeant les ongles, acquiesçait. Barrès n'avait pas plus de goût pour Renard que Renard n'en avait pour Barrès. Barrès disait de Renard: "C'est un jardinier." et me demandait quand nous dînions ensemble de ne pas le mettre à côté de lui: "Il me donnerait des coup de pied sous la table."
Chose curieuse, Renard, à l'académie Goncourt passa à peu près inaperçu. Il arrivait, jaune et creusé, s'asseyait, tirait de sa poche une liste de candidats possibles, la lisait. On ne lui prêtait aucune attention. Alors il repliait son papelard, avec une certaine humeur, serrait quelques mains, puis s'en allait, le front en avant, comme un santon de la nuit de Noël. Il était sans communication avec son prochain et d'accord avec des fourmis qui, d’après lui, étaient toujours 3333. C'était un grand qualitatif borné et comme étouffé par les qualitatifs de notre époque. Je pense, avec tendresse, à lui bien souvent.
(Léon Daudet, Action française, 20 décembre 1938.)

jeudi 16 février 2012

Marthe Brandès à la Campagne

Elle apparaît blanche sur un fond de feuillage d'automne.
Elle semble la tige de toutes ces feuilles et ses cheveux sont dans les feuilles comme un nid où repose un rêve. 
Voilà le front d'une femme qui pense: je suis aimée.
Les yeux disent: nous sommes bons , mais pas si bêtes!
Elle vient de parler et le dernier mot de cette bouche entr'ouverte ne doit pas être loin. 
Un rayon de soleil, qui jouait sur le nez s'en va; ce rayon-là peut aller se coucher!
À cause de son cœur, un pli du corsage est plus droit que les autres.
Elle est pâle de tenir toutes ses promesses, de femme dans la vie, au théâtre de reine. 
Elle a mis un tablier, ce matin, pour recevoir ceux qu'elle attend, mais comme l'intrus peut venir, la Princesse Georges garde ses mains dans les poches de son tablier de servante.
Jules Renard, Le Canard sauvage, 2 mai 1903.