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vendredi 23 novembre 2012

Jules Renard vu par Franc-Nohain 3/3

Suite d'hier.
Dans la narration de cette aventure persistait un arrière-goût d'amertume qui nous révélait clairement que le conteur appréciait peu le sens des valeurs, le jugement littéraire des sous-officiers  de Bourges.
Notre rupture? La cause, je vous l'ai dit, elle fut toute politique. je n'ai jamais aimé Jaurès. Une certaine éloquence m'a toujours déplu. Je déteste au surplus tous les excès et ma politique est une politique de brave homme, de juste milieu, comme mes vers...
Un jour donc, dans L’Écho de Paris, je fis un petit papier sans tendresse sur Jaurès. De Chaumot dont il était le maire et où il résidait alors, Jules Renard m'adressa un blâme circonstancié. Il écrivait toujours longuement. Il terminait en me déclarant qu'il était inutile de répondre à cette lettre. je pris alors un crayon et griffonnai en travers de la fulminante épitre: "Une lettre à laquelle je n'ai pas le droit de répondre est une lettre que je n'ai pas reçue."
Plus tard, lors de la représentation de la Bigote, je fis, dans la Vie parisienne dont j'étais critique dramatique, un feuilleton assez sévère. Se jugeant offensé, Jules Renard m'envoya ses témoins qui eurent avec les miens le bon goût d'arranger cette affaire ridicule. Il m'eût été fort pénible de me rencontrer sur le terrain avec un écrivain pour la conscience littéraire duquel j'avais tant de respect.
Nos vies demeurèrent séparées et je n'en souffris pas trop. Renard était autoritaire et j'ai toujours supporté difficilement les contraintes extérieures.
Fin.
(Franc-Nohain, les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 10 janvier 1925.)

jeudi 22 novembre 2012

Jules Renard vu par Franc-Nohain 2/3

Suite d'hier.
Le journaliste - Cette dernière proposition  est troublante. C'est tout le problème de la technique qu'elle pose, et résout en un sens déterminé. Mon ami J.C. Goulinata a doté peintres et amateurs d'un précieux ouvrage: La technique des peintres. Hélas! La technique des écrivains est un livre plus difficile à écrire. Il faudrait braver le ridicule, ne pas craindre d'affirmer un certain dogmatisme. Et puis les règles ne sont peut-être pas aussi "matériellement évidentes"; la matière n'a pas comme dans la peinture, une existence séparée. En littérature, l'âme et le corps vivent d'une vie confondue. N'importe, je crois qu'aujourd'hui certains écrivains se privent d'une joie bien grande en ne considérant pas le "métier littéraire" dans toute sa complexité, comme un jeu mathématique et précis. Sans doute, il n'y a pas là de chimistes pour déterminer les mélanges dangereux ou interdits, mais les lois, pour être inexprimées, n'en sont pas moins réelles. Chaque écrivain doit seulement les trouver pour son propre compte. Les retrouver fut la seule passion de Jules Renard; sa passion et sa joie quand il les retrouve toutes.
Franc-Nohain -Renard eut sur nous tous une grosse influence: Marcel Boulenger lui doit beaucoup et aussi Tristan Bernard. Jules Renard avait conscience de la valeur de son œuvre et souffrait quand elle n'était pas assez reconnue. Il aimait à nous raconter une histoire de régiment que je vais vous dire. Il riait en nous la racontant mais je crois bien qu'il riait un peu jaune. A une certaine époque de sa vie, il était allé faire une période d'instruction - ses vingt-huit jours - à Bourges. Sergent, il prenait pension à la popote des sous-officiers. le premier soir, ses camarades l'interrogèrent amicalement sur ce qu'il faisait. Sa réponse (qu'il était "homme de lettres") tomba - sans susciter aucun mouvement - au milieu de l'indifférence générale. Quelques instants après, il eut l'occasion de dire qu'il était l'ami d'Alphonse Allais... Tous alors le félicitèrent bruyamment et décrétèrent d'enthousiasme un punche d'honneur pour l'ami Alphonse Allais.
Suite demain.
(Franc-Nohain, Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 10 janvier 1925.)

mercredi 21 novembre 2012

Jules Renard vu par Franc-Nohain 1/3

Suite d'hier.
Une heure avec Franc-Nohain.
Le journaliste - Comme Jules Renard, Franc-Nohain est nivernais. Les deux écrivains  furent très liés. La politique un jour les sépara car tous les deux firent de la politique. Pas la même, naturellement. 
Franc-Nohain - - Jules Renard était fermé à tout ce qui n'était pas la littérature. Il était le vrai type de l'homme de lettres. Peinture et musique n'existaient pas pour lui. N'allez pas vous imaginer qu'il eut l’esprit étroit et incapable de comprendre les arts qu'il ne pratiquait point. Il n'avait pas le temps, tout simplement. Il ne se reconnaissait pas le droit de voler du temps à son œuvre. Quand on travaille pour l'éternité, il faut avoir le courage de choisir et de suivre la voie étroite. Renard avait eu l'atroce courage de se limiter pour s'approfondir. il voulait être un maître. Il le serait devenu. Quel dommage qu'il soit mort si jeune! Il aurait aujourd’hui une situation considérable et il en serait bien heureux. 
Quand il nous a été enlevé, il arrivait à la pleine maturité de son talent et il nous eût encore donné de nombreuses œuvres, riches de substances. Ce qu'il a eut le temps d'écrire suffit à lui assurer cette immortalité qu'il désirait exclusivement et de si touchante façon... Il y a peu d'exemples dans notre littérature d’œuvres qui, aussi rapidement, aussi naturellement, se soient classées à la juste place qui leur revient et d'où rien - chacun le sent - ne pourrait les déloger.
Sans le concours d'aucun snobisme ni d'aucun fanatisme, sans l'attaque d'aucune cabale ou coterie, d'aucune école, le solitaire et farouche Jules Renard est entré, à peine mort, dans la grande famille classique... Aucun livre de lui ne peut périr. Pourquoi? Tout simplement parce qu'ils sont écrits, parce que Renard avait la passion et le sens de l'écriture.
Ainsi un peintre, son dessin, sa composition, sa conception en un mot, aura beau être géniale, s'il emploie de mauvaises couleurs, si la matière où ses intuitions prennent forme n'est pas assez durable pour en transmettre le reflet, la figure à nos petits-enfants, génie ne saurait équivaloir pour lui à immortalité.
Suite demain.
(Franc-Nohain, Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 10 janvier 1925.)

mardi 20 novembre 2012

Jules Renard envoie ses témoins

Je dois à Mme M. Renard, belle-fille de l'écrivain, la communication du procès-verbal suivant:
"M. Jules Renard, s'étant cru visé personnellement par un mot détaché dans un article de M. Franc-Nohain, a prié MM. Marcel Boulenger et André Picard de se mettre en rapport avec les témoins de M. Franc-Nohain: Celui-ci a désigné, pour le représenter, MM. Abel Hermant et Marcel l'Heureux.
Les témoins de M. Jules Renard ayant acquis, par leur entretien avec les témoins de M. Franc-Nohain, l'assurance que l'interprétation donnée par M. Jules Renard au mot en question n'était nullement fondée, les quatre témoins ont reconnu que cette affaire ne comportait pas d'autre suite."
Fait en double à Paris, le 2 novembre 1909.
(Léon Guichard, Dans la vigne de Jules Renard, p. 296.)
Léon Guichard suggère deux articles pouvant avoir chatouillé la susceptibilité de Jules Renard. Le second est le bon. Il s'agit d'un article sur la Bigote publié dans La Vie Parisienne du 30 octobre 1909, comme le raconte Franc-Nohain dans une interview accordée à Frédéric Lefevre dans les Nouvelles littéraires du 10 janvier 1925.
A suivre demain.