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lundi 26 novembre 2012

Journal du 26 novembre 1908

Dîner Goncourt. D'abord, tout va bien pour Viollis. Puis on passe à Miomandre, le candidat de Bourges. 
Seul, Hennique me parle de Ragotte, qu'il aime. Les autres ont reçu le livre.
On demande:
- Pourquoi Marguerite ne vient-il pas? 
- Il a honte, dit Bourges.
Je demande s'il faut être discret, et jusqu'à quel point, à propos de l'Académie Goncourt. Seul, Léon Daudet me dit qu'il faut tout dire. Il n'y a que la vérité qui compte.
Rosny aîné a seul le courage de trouver bien Barbusse.
Geoffroy et Daudet voudraient bien lire mes notes.
- Vous avez trop de pudeur, dit Geoffroy. 
On parle antimilitaristes. Mon avis est que tout le monde l'est en temps de paix, et qu'en temps de guerre personne, ou presque, ne le serait.

dimanche 25 novembre 2012

Jules Renard vu par Jean Viollis 2/2

Suite d'hier.
Il (Jules Renard) confessait volontiers que le premier tirage de ses livres n'avait jamais dépassé mille exemplaires, car il savait qu'aucun n'était perdu. Du premier coup, Renard avait atteint l'élite des lecteurs. Il put ressentir en silence la satisfaction de se retrouver d'abord chez ses compagnons de lettres, puis chez ceux qui ont suivi. Cet homme qu'on disait sec et stérile a fécondé plus d'un auteur sans qu'on y prît garde; lui, s'en apercevait avec un contentement secret. Mais ce résultat, qu'il ne négligeait nullement, n'était pas encore celui qu'il voulait atteindre. 
Ecrivain digne de ce nom, il prétendait assurer à ses oeuvres une absolue perpétuité; il écrivait pour la langue française et non pour les modes du jour. Tout ce qui sortait de sa plume était lancé pour une trajectoire illimitée. Il vécut volontairement pauvre et modeste afin d'avoir le droit de revendiquer une longue célébrité après sa mort. Ce taciturne voyait simplement l'avenir. On ne saura jamais les joies profondes, l'exhaltation brûlante, le goût de victoire, l'amour acharné du triomphe, qui dissimulait son recueillement. Les naîfs l'ont plaint; je l'envie encore...
(Jean viollis, Les Marges, juillet 1910.)

samedi 24 novembre 2012

Jules Renard vu par Jean Viollis 1/2

Jules Renard
Un ami résumait ainsi l'autre matin, son opinion sur l'auteur de Poil de Carotte: "Pas d'argent. Peu de gloire. Mort à quarante-six ans. Quel guignard!"
Confrère, il est fâcheux que le guignard ne fût plus là pour vous entendre. C'eût été sa dernière joie. Lui, n'eût pas voulu, ne pouvant changer  ses guignes contre une de ces veines qui vous laissent, sans doute, extasié. Pas d'argent, c'est vrai: mais une vie propre. Peu de gloire, l'estime passionnée de ses égaux.
Et si Jules Renard est parti jeune (Molière aussi), c'est avec la juste fierté de voir autour de lui, muets, anxieux, déchirés, tous ceux qui savent admirer un honnête homme et un littérateur parfait. Confrère, ça vaut bien l'encens dont on enveloppe tels autres, vivants ou morts.
Jules Renard, s'il fut un modèle de discrétion connaissait la valeur durable de son œuvre. Il possédait assez de simplicité forte et vraie pour s'avouer qu'il travaillait pour un long avenir. Ce sentiment, tenu caché, le payait de tous les mécomptes par une sincérité sans défaut. Renard avait cette assurance contre laquelle rien ne prévaut, même l'approche de sa mort.
Suite demain.
Jean Viollis, Les Marges, juillet 1910.)