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mardi 15 mars 2016

Journal du 15 mars 1898

Le Pain de ménage. Au Figaro. Veber, ce soir:
- Eh bien, Renard, avez-vous digéré votre succès?
- Et vous? lui dis-je.
Hervieu préfère le Plaisir de rompre. Çà a été un succès aussi délicieux à la répétition générale, moins l'étonnement. Dès les premières phrases, je suis tranquille. Je ne suis plus auteur, et je me laisse charmer, et j'applaudis comme le public, qui accompagne la pièce comme s'il l'avait écrite. Brandès et Guitry me disent: 
- Nous avons dû  les calmer d'autorité; sans quoi, nous n'aurions pas pu dire une phrase.
Trois ou quatre rappels à le fin, et mon nom tombant comme une mare à grenouilles charmantes.
Me voilà bien! Sans ce nouveau succès, j'aurais peut-être fait cinq actes passables. Maintenant, tout m'est interdit, excepté le merveilleux.
Le soir, je rejoins Guitry qui dîne avec Noblet chez Joseph, restaurateur de la rue Marivaux. Ce Joseph découpe un canard comme s'il jouait du violon, et nous sert une fine, si chère qu'il ne peut pas la vendre et préfère l'offrir à ses amis.
Tout de même je n'ai même pas osé embrasser Brandès.

jeudi 28 janvier 2016

Journal du 28 janvier 1904

Hervieu fait chasser Léon Blum de la Renaissance latine parce que Blum n'y voulait point parler du Dédale avec le plus grand respect.

mardi 29 décembre 2015

Journal du 29 décembre 1903

Hervieu avoue qu'il est plus ému que jamais par une première.
- Mais pourquoi rechercher ces émotions?
- Pour avoir des souvenirs, plus tard.
- Mais elles sont toutes les mêmes! Les dernières ne se distinguent pas des premières.
- Elles sont plus fortes: de l'ensemble se dégagera quelque chose de précieux. Ah! c'est un métier où l'on attrape des maladies de coeur et où l'on perd des amitiés.
- Vous faîte allusion à une aventure qui me chagrine. (Sa rupture avec Bernard.)
- Je ne fais allusion à rien. Je parle en général.
Vraiment, ces hommes de si grande valeur me font pitié.  Alors, toute leur vie, c'est des pièces, et encore des pièces? C'est triompher plus que le voisin, encaisser plus que le voisin, et recommencer toujours, toujours? Quand trouvent-ils le temps de regarder à l'horizon?

samedi 14 novembre 2015

Journal du 14 novembre 1901

Hervieu passe devant le Théâtre-Français.
- Vous sentez l'odeur du triomphe, dis-je.
- Ça ne s'évapore pas , me répond Hervieu.
Un monsieur vient le complimenter et lui dit: "D'ailleurs, je ne puis rien vous dire."
- Voilà un homme aimable, dis-je.
- C'est un em...bêteur, dit Hervieu.
Il se plaint comme si ça n'avait pas marché. C'est admirable!
- On me trouvait sec, dit-il. On me trouve singulier. Et puis, on parle déjà de monter la pièce de Lavedan. J'ai attendu deux ans. J'ai fait entrer le succès dans la maison, et on ne songe qu'à se débarrasser de moi. Et puis, François le Champi touche 9% , et moi, qui attire le monde, je n'ai que 5.
- En effet, dis-je, c'est honteux, mais vous réformerez cela.  Personne plus que vous n'a de titres à dire: "Il faut que ça change!"
Je lui parle de la décoration de Bernard, mais Hervieu a la promesse de Leygues d'une croix pour Lecomte. Il ne voudrait pas compromettre cette croix. D'ailleurs, Bernard n'est pas de la Société des Gens de Lettres. Plus tard...
- Car vous savez, dit-il, que je n'attends pas qu'on me prie quand il s'agit d'être agréable à ceux que j'estime.

jeudi 8 octobre 2015

Journal du 8 octobre 1895

Allais me dit hier soir qu'il a vu Schwob dans un misérable petit café, sirotant, effondré, un verre de liqueur noire.
Il n'y a que les hommes de lettres qui soient capables de piétiner un sujet de conversation avec une telle opiniâtreté. Ce sujet, c'était les Tenailles de Paul Hervieu. Allais déclare que la pièce l'a tout bêtement empoigné.  Capus proteste contre cette sècheresse d'Hervieu, ce manque d'humanité, d'intérêt, ce parti pris de froideur. aucune émotion, dit-il. Des phrases où il n'en faut pas.  Il est aigre, ce soir, Capus, et il prétend qu'il faut comprendre la critique comme Rochefort et Drumont comprennent la politique: avec partialité et indignation. 
- Je rencontre, dit Allais, Hervieu qui me dit: "Crois-tu que j'ai de la guigne! Le Français fait relâche ce soir à cause de la mort de Pasteur! "Et il a 15 000 francs de rente!
Et Allais ne rit que du coin de la bouche, ou il se met la main sur les lèvres pour cacher l'âge de ses dents.

mercredi 15 avril 2015

Journal du 15 avril 1903

Dumas fils avait beaucoup de talent pour son époque. Depuis, on a appris une autre langue. Il n'y aurait peut-être qu'à récrire tout ça, je ne dis  pas:  avec plus de talent, mais avec d'autres mots. Dans vingt ans, il faudra peut-être faire le même travail pour les pièces de Capus et d'Hervieu.
On a dit que le Théâtre libre est rosse. Mais combien Dumas est mufle! Il a pour la femme un mépris d'esclave affranchi.
Nous faisons nos pièces avec nous-mêmes: où est-il dans les siennes? C'est plus général, mais ça manque de vie, et ce n'en est pas plus de tous les temps, puisque déjà on en est las.
Théâtre de dompteur.
Le valet de chambre lui-même a du style, et tous en ont un peu comme les valets de chambre. On annonce: "Monsieur le comte." Nous voilà fixés: c'est monsieur le comte. Tout le monde sait, par convention, ce que c'est, mais, quel homme, ça ne nous regarde pas.
C'est du sport, et ça reste humain parce qu'après tout, par travail et entraînement, il y a de l'humanité dans tous les sports.
On dit quelquefois: "C'est émouvant", et presque toujours: "C'est curieux." Oui, c'est bien curieux! Quelles drôles de gens! allons souper.

vendredi 18 avril 2014

Journal du 18 avril 1893

- Comment trouvez-vous Peints par eux-mêmes?
- J'aime mieux les Liaisons dangereuses, dit Schwob.
- Mais vous avez écrit une belle lettre à Paul Hervieu.
- Oui.
- Alors, dis-je, ce que vous avez écrit, et rien...
- Çà dépend.
-Oui! On ne sait jamais.

vendredi 10 mai 2013

Suite d'hier.

À notre questionnaire [du Figaro], M. Jules Renard répond : 
Cher monsieur, 
Au théâtre, le public (le public, c’est moi) accepte tout, sauf l’ennui. Je dirais à chaque auteur dramatique « Je sais rire et pleurer, me passionner et même écouter; donne-moi donc ce que tu voudras, mais ne m’embête pas voilà mon goût.» 
Si la comédie dramatique est moribonde, Paul Hervieu, pour ne citer que Paul Hervieu, en vit joliment bien. 
Quant au mélodrame, il n’attend peut-être que son Cyrano. Que Rostand écrive le chef-d’œuvre du drame en prose, avec toutes ses horreurs, et ce sera le genre neuf.
J’ai ri comme un fou à des vaudevilles dont, par ingratitude, je ne me rappelle plus les titres. Je ne déteste dans le vaudeville que la scène de comédie, vous savez, la scène où l’auteur semble dire Ah! ils veulent de la comédie! Vaudevillistes, restez-le, c’est votre salut. 
Dans les auteurs morts ayant eu un prix dans votre enquête, je voudrais, si c’est permis, donner le mien à Labiche. Je ne préfère pas Labiche à Victor Hugo, mais je le place fort au-dessus de Becque. Je ne peux vous dire combien Becque me déplaît. 
J’ai beaucoup lu Scribe. Je me souviens du Verre d’eau d’une chaîne. C’était très bien. Pourquoi ce mépris? Il a été le roi de son temps. Rien ne prouve qu’il ne serait pas le roi du nôtre. Il s’appliquerait, il apprendrait son métier, il se mettrait vite à la mode et tel auteur en vogue n’en mènerait pas large. 
Pour finir par le numéro 1 (il faut bien), Lucien Guitry vous a dit qu’il avait reçu (il ne manquerait plus que ça) deux actes de moi. C’est vrai, mais j’ai une telle affection pour cet homme, et une telle admiration pour ce merveilleux artiste, que j’aime autant qu’il ne joue jamais ma pièce. A bientôt, cher monsieur, au théâtre, chez les fous. 
(Jules Renard, le Figaro, 24 septembre 1904.)
Le texte de la question posée par  Le Figaro a été publié sur ce blog à la date du 6 décembre 2012. De même que cette réponse publiée également le lendemain 7 décembre.

mardi 9 avril 2013

Journal du 9 avril 1900

Société des gens de lettres. Marcel Prévost, bien habillé, bien peigné. Frais et gros, il reluit. Hervieu. Oui, oui, un grand talent, mais comme on voit bien qu'à ses yeux un beau livre, une belle œuvre dramatique, n'ont pas plus d'importance qu'une élection à l'Académie ou à la présidence de la Société des Gens de Lettres! Il s'applique autant à se faire valoir qu'à écrire.
- C'est si agréable de n'être rien! me dit Edouard Rod.
- Oui, à condition d'être quelque chose.
Alphonse Labitte ma parle encore de sa première femme. 
Il y a derrière moi un couple assez jeune qui travaille - l'homme et la femme - dans la littérature.
Marni me présente à Daniel Lesueur, à qui je promets ma voix. Dès qu'une femme me fait un compliment, pour peu qu'elle soit jolie, tout de suite je me sens amoureux d'elle.

vendredi 1 mars 2013

Jules Renard critique littéraire

Le Roman en France pendant le XIXe siècle par Eugène Gilbert (Plon).
La plus amusante façon, je crois, de lire ce relevé de la littérature romanesque en France au XIXe siècle, c'est de parcourir la table, de choisir un nom et de se reporter au texte. A la fin, tout y passe, et, le livre feuilleté comme un album, il faut savoir gré à M. E. Gilbert :
1° D'admirer notre littérature, et d'aimer presque tous ses littérateurs. M. Gilbert n'a pas la dent dure. Il ne se fâche contre Rachilde, par exemple, qu'au nom de la morale. Ça ne froisse personne.
2° D'être souvent mieux informé que nous. Il cite comme des inséparables Lavedan, Gyp, Hervieu et M. Rabuson. Je connais les trois premiers, d'un bout à l'autre. Je piocherai le dernier.
3° De rester de bonne foi, quand il est moins bien informé. Et je suis sûr qu'il ne tardera guère à tirer Marcel Schwob « des cohortes de l'armée psychologique » pour le mettre à part, dans son cœur, très haut. De même, s'il avait lu Le et non La Vierge d'Alfred Vallette, ils lui accorderait une pleine page de gratitude.
4° De multiplier les divisions et les subdivisions, en sorte que chaque auteur classé, s'il se trouve mal du genre d'espèce auquel il appartient, sait ce qu'il doit écrire pour permuter.  
5° D'avoir osé, patiemment, cette minutieuse revue littéraire dont le détail échappe à nos critiques si riches d'idées générales qu'ils n'ont que faire d'idées personnelles.  
6° D'avoir parlé des « jeunes » qui n’avoue pas encore cinquante ans d'âge et vingt-cinq de service.
7° Et d'avoir cédé, dans sa conclusion, la parole à M. Marcel Prévost, ce qui laisse à tout le monde le droit de la reprendre, pour ne rien dire, d'ailleurs, de plus définitif.
(Jules Renard, Les Livres, Mercure de France, février 1896.)

dimanche 23 décembre 2012

Journal du 23 décembre 1903

Je viens de lire la Souris, et je ne me crois pas digne de dénouer les cordons des souliers de Pailleron. Et je ne t'en crois pas digne non plus, Capus, ni vous, Hervieu.

vendredi 7 décembre 2012

Le théâtre vu par Jules Renard 2/2

Suite d'hier.
À notre questionnaire, M. Jules Renard répond : 
Cher monsieur, 
Au théâtre, le public (le public, c’est moi) accepte tout, sauf l’ennui. Je dirais à chaque auteur dramatique « Je sais rire et pleurer, me passionner et même écouter; donne-moi donc ce que tu voudras, mais ne m’embête pas voilà mon goût.» 
Si la comédie dramatique est moribonde, Paul Hervieu, pour ne citer que Paul Hervieu, en vit joliment bien. 
Quant au mélodrame, il n’attend peut-être que son Cyrano. Que Rostand écrive le chef-d’œuvre du drame en prose, avec toutes ses horreurs, et ce sera le genre neuf.
J’ai ri comme un fou à des vaudevilles dont, par ingratitude, je ne me rappelle plus les titres. Je ne déteste dans le vaudeville que la scène de comédie, vous savez, la scène où l’auteur semble dire Ah! ils veulent de la comédie! Vaudevillistes, restez-le, c’est votre salut. 
Dans les auteurs morts ayant eu un prix dans votre enquête, je voudrais, si c’est permis, donner le mien à Labiche. Je ne préfère pas Labiche à Victor Hugo, mais je le place fort au-dessus de Becque. Je ne peux vous dire combien Becque me déplaît. 
J’ai beaucoup lu Scribe. Je me souviens du Verre d’eau d’une chaîne. C’était très bien. Pourquoi ce mépris? Il a été le roi de son temps. Rien ne prouve qu’il ne serait pas le roi du nôtre. Il s’appliquerait, il apprendrait son métier, il se mettrait vite à la mode et tel auteur en vogue n’en mènerait pas large. 
Pour finir par le numéro 1 (il faut bien), Lucien Guitry vous a dit qu’il avait reçu (il ne manquerait plus que ça) deux actes de moi. C’est vrai, mais j’ai une telle affection pour cet homme, et une telle admiration pour ce merveilleux artiste, que j’aime autant qu’il ne joue jamais ma pièce. A bientôt, cher monsieur, au théâtre, chez les fous. 
(Jules Renard, le Figaro, 24 septembre 1904.)

dimanche 7 octobre 2012

Journal du 7 octobre 1907

- Oui, en effet, dit Capus: Antoine m'a demandé une conférence pour le 31 octobre. Je lui ai répondu que je la ferai si je passe à l'Odéon ce jour-là, mais que je n'y viendrai certainement pas exprès. 
Il a plus que de l'esprit: il n'a plus de cœur.
Il a perdu la délicieuse défiance de la jeunesse.
- Penses-tu à l'Académie? lui dis-je.
- Je n'ai rien à faire: c'est le travail des autres. Claretie, Hervieu, Lemaitre, me disent que ça va bien. La première place d'auteur dramatique sera pour moi.
Il faut être de l'académie parce que cela met à l'abri des coups. Toi aussi, tu en seras, dans deux ou trois ans, quand ceux de la génération qui précède seront installés.
Ta place tout à coup sera prête. Tes Frères farouches, oui, un bon titre. Le mot est de La Bruyère. Oh! c'est très bien. C'est mieux que tout ce que tu as fait. C'est...c'est plus profond.
Je sens qu'il n'en a pas lu une ligne.

mardi 31 janvier 2012

Paul Hervieu vu par Jules Renard

(Voir aussi, hier, Jules Renard vu par Paul Hervieu).

Paul Hervieu. "Bon! dis-je, voilà encore..." Et déjà, ivre de "vingince", j'ai pris Diogène le chien, l'ayant lu, je me suis envoyé dire: "Imbécile!" (Journal, 26 mars 1894).

Hervieu. Oh! Celui-là, un timide et un borné. Je crois qu'il n'a pas d'autre préoccupation que le succès. Il y arrive par un très grand talent, mais il ne se contenterait point d'avoir du talent. Si on lui disait: "Hervieu, vous ne serez jamais de l'Académie", il en mourrait peut-être, mais il en sera. Il sera de tout. Et, pour être de tout, il travaille comme une brute, au lieu de paresser comme un homme intelligent. (Journal, 14 janvier 1898).

Société des gens de lettres. Hervieu. Oui, oui, un grand talent, mais comme on voit bien qu'à ses yeux un beau livre, une belle oeuvre dramatique, n'ont  pas plus d'importance qu'une élection à l'Académie ou à la présidence de la Société des gens de lettres!  Il s'applique autant à se faire valoir qu'à écrire. (Journal, 9 avril 1900).

Hervieu fait des efforts désespérés pour mal écrire: il y arrive. (Journal, 15 mars 1905).

Hervieu aurait écrit quelque part, après mon interview de la Patrie, que je suis l'amer de la Nièvre. Charmant! (Journal, Avril 1905).

lundi 30 janvier 2012

Jules Renard vu par Paul Hervieu

Lettre adressée au secrétaire de l'ordre de la Légion d'honneur par Paul Hervieu, Président de la Société des gens de lettres.
Société des Gens de lettres, 10 cité Rougemont, Le Président, 
10 juillet 1900
Mon cher ami,
Voici les renseignements que vous avez bien voulu me demander, touchant Jules Renard.
Il est l'auteur de cinq in-18 qui s'appellent L'Écornifleur, Sourires pincés, Bucoliques, La Maîtresse, Poil de Carotte, œuvres d'un art irréprochable, d'un goût parfait.
De plus, il a écrit une suite de chefs d’œuvre mignons qui sont, Histoires naturelles, Le Vigneron dans sa vigne, La Lanterne sourde, etc. etc.
De plus, il est l'auteur de trois pièces, l'une tirée de Poil de Carotte, un bijou d'art, que vous aurez vu, cet hiver, au théâtre Antoine; les deux autres sont le Plaisir de rompre joué il y a quelques années chez Antoine aussi, et Le Pain de ménage, que j'ai vu et applaudi au Figaro, il y a deux ans, et qui fut joué je ne sais où.
Jules Renard est né le 22 février 1864, à Châlons-en-Mayenne. Il est donc dans sa trente-septième année. Il habite à Paris, 44 rue du Rocher.
C'est un époux modèle, un père modèle aussi de deux enfants qu'il adore. Je l'estime et je l'aime infiniment, comme tous ceux qui le connaissent.
Bien affectueusement à vous, mon cher ami.
Paul Hervieu
Nota - Il y a déjà deux ans que, avec Rostand dont Renard est l'ami, j'avais appelé la bienveillante attention du ministre sur cette jolie candidature. C'est donc une vieille affaire déjà.
(Archives de l'ordre de la Légion d'honneur, Archives nationales, Paris.)