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lundi 10 septembre 2012

Jules Renard vu par Victor Méric 6/6

Suite d'hier.
Veux-on quelques-unes de ces perles que le maître miniaturiste a jetées à profusion:
L'alouette. - Elle retombe, ivre-morte, de s'être encore fourrée dans l’œil du soleil.
Le hanneton. - Plus lourd que l'air, à peine dirigeable, têtu et ronchonnant, il arrive tout de même au but, avec ses ailes de chocolat.
La chèvre. - Personne ne lit la feuille du Journal officiel affiché au mur de la mairie.
Si, la chèvre.
Elle se dresse sur ses pattes de derrière, appuie celles de devant au bas de l'affiche, remue ses cornes et sa barbe, et agite la tête de droite et de gauche, comme une vieille dame qui lit.
Sa lecture finie, ce papier sentant bon la colle fraiche, la chèvre le mange.
Tout ne se perd pas dans la commune.
Le cafard. - Noir et collé comme un trou de serrure.
Les coquelicots. - Ils éclatent dans le blé, comme une armée de petits soldats; mais d'un bien plus beau rouge, ils sont inoffensifs.
Leur épée, c'est un épi.
C'est le vent qui les fait courir, et chaque coquelicot s'attarde, quand il veut, au bord du sillon, avec le bluet, sa payse.
Fin
(Flag, alias Victor Méric, Les Hommes du jour, n° 63, 3 avril 1909)

dimanche 9 septembre 2012

Jules Renard vu par victor Méric 5/6

Suite d'hier.
Ce doit être chez Jules Renard une préoccupation constante que de donner en une formule brève une vision complète des choses observées.On l'imagine volontiers à travers la campagne, marchant sans hâte, regardant autour de lui, s'arrêtant pour examiner une bestiole sur un brin d'herbe, contemplant des bœufs pensifs ou suivant des vols d'oiseaux à travers les branches. Son œil ne cherche pas à embrasser les ensembles, mais va droit au détail. Il cherche l'image.
Il s'est appelé lui-même le chasseur d'images. Et c'est bien ça. Il va à la chasse chaque jour. Le soir, il ouvre sa besace, répand le contenu sur sa table, et laborieusement, méticuleusement, passionnément, cherche la pièce rare, le gibier de prix. C'est que Jules Renard est un écrivain très exigeant. Il ne saurait se contenter de puiser dans le tiroir aux métaphores où chacun prend son bien. Il lui faut du neuf, quelque chose qui n'est pas été senti encore, pas exprimé jusque là. 
Et l'image découverte, il la tourne, la retourne, l'épluche, la rogne, jusqu'à ce qu'elle devienne lumineuse de netteté, de précision, de justesse. Et c'est en même temps très simple et très compliqué, très naturel et très maniéré, chargé de poésie et mouillé d'ironie. C'est un bijou unique, discret, savoureux, exquis, doux au palais.
Suite demain
(Flag, alias Victor Méric, Les Hommes du jour, n° 63, 3 avril 1909)

samedi 8 septembre 2012

Jules Renard vu par Victor Méric 4/6

Suite d'hier
C'est d'une simplicité extrême. Sur une telle donnée, il était difficile de bâtir un roman très angoissant. Seulement, il arrive ceci, c'est que si l'on met à profit le conseil donné par Jules Renard lui-même, à savoir "qu'afin de juger sainement d'un livre, il faut essayer de se faire les ongles en le lisant, et que si l'on n'y parvient pas, le livre est bon", on renonce dès le début à se faire les ongles. On est immédiatement sous le charme.
On trouve dans ce volume d'un pessimisme léger, où l'on sent une connaissance pas trop méprisante de la sottise et de la lâcheté humaines, des observations précieuses, la notation de détails qu'un œil exercé seul peut percevoir, un sens du comique, un souci de l'exactitude, une finesse de rendu tels que les personnages falots, sans envergure, ni trop noirs ni sublimes, ni trop méchants ni trop bons, banals, quelconques, ordinaires, , deviennent singulièrement familiers et vivants. 
Il faut, pour décrire de tels êtres et les camper solidement, un autre métier que pour souffler la vie à des personnages excessifs. Il faut, pour intéresser le lecteur à d'aussi pauvres gestes, des dons de poète et d'écrivains comme on n'en trouve pas d'exemple dans la littérature. Cela dans une forme adéquate. Le détail précisé dans une phrase rapide.
Chez Jules Renard, ce sont les phrases courtes qui se succèdent, se disséminent, courent, galopent le long de la route. Ce n'est pas l'armée des longues périodes amplement et harmonieusement développées. Ce sont des escouades de tirailleurs légers et alertes. Quelquefois le sujet, le verbe, le complément, et ça suffit.  Le trait y est. Le détail s'y trouve. L'image est fixée.
Suite demain.
(Flag, alias Victor Méric, Les Hommes du jour, n° 63, 3 avril 1909)

vendredi 7 septembre 2012

Jules Renard vu par Victor Méric 3/6

Suite d'hier.
La vérité est que Jules Renard n'est pas de ces auteurs dont on peut vanter la fécondité. Ses enfants ne sont pas nombreux. Cela vient de ce qu'avant de confier ses impressions au papier, il réfléchit longuement. Puis, ayant réfléchi, il médite encore. Quand il a suffisamment mûri ses impressions, quand il a vu exactement ce qu'il fallait noter et qu'il a écarté toutes les inutilités encombrantes pour ne conserver que l'essentiel, d'un trait, il fixe la physionomie d'un paysage ou d'un être vivant. Avec ce procédé, il est clair que Jules Renard ne va pas entreprendre de vastes romans, imaginer des œuvres de longue haleine. Il n'est pas fait pour ces grandes machines. Ne lui parlez pas d'agiter, dans ses livres, de surhumaines passions, de faire marcher des foules, d'exposer des problèmes compliqués. Il cherche, au contraire, à réduire l'expression le plus possible. 
Loin d'épuiser une matière,
Il n'en veut prendre que la fleur.
Dans l’Écornifleur, par exemple, il met en scène quatre personnages seulement, M. et Mme Vernet, Henri et la petite pensionnaire Marguerite. Autour, quelques marins. L'histoire est quelconque. C'est celle d'un aimable parasite, vivant aux dépens du ménage Vernet, qui se demande s'il doit ou non coucher avec la femme de son bienfaiteur. C'est tout. Couchera-t-il, couchera-t-il pas? Voilà ce qu'il se demande jusqu'au bout. A la fin, il viole à moitié la pensionnaire, puis, pris de remords, il s'en va avec l'argent que lui donne le mari.
Suite demain. 
(Flag, alias Victor Méric, Les Hommes du jour, n° 63, 3 avril 1909)

jeudi 6 septembre 2012

Jules Renard vu par Victor Méric 2/6

Suite d'hier.
Mais il faut lire et relire Jules Renard. Il ne se livre pas du premier coup. On commence par l'apercevoir. On ne le devine que peu à peu. Il n'écrit de lui et sur lui que juste ce qu'il faut, sans avoir l'air d'y attacher trop d'importance. Il se contente de vous signaler un détail, de vous montrer un coin, un tout petit coin de lui-même, puis il se dérobe. Il défait un bouton, puis un deuxième. On croit qu'il va se déshabiller. Le voilà qui referme tout. On le retrouve, mais malaisément, dans Poil de Carotte, enfant malheureux que sa mère tourmente, dans l’Écornifleur sans doute, où il a mis  tranquillement, sans fausse pudeur, de son égoïsme, de ses petites saletés. Tout cela est indiqué minutieusement, comme en se jouant, sans appuyer, sans vaine déclamation. Jules Renard a, d'ailleurs, fort peu écrit, et il fait court. Il a dit de certains écrivains " qu'ils sont des cholériques des lettres et que leur cerveau est un bas-ventre dérangé". Aussi se garde t-il d'avoir la diarrhée. Oserai-je continuer la comparaison malodorante? On le croirait parfois quelque peu constipé.
Suite demain
(Flax, alias Victor Méric, Les Hommes du jour, n° 63, 3 avril 1909)

mercredi 5 septembre 2012

Jules Renard vu par Victor Méric 1/6

Je l'avoue à ma honte. J'ai mis quelques temps à goûter Jules Renard. Je crois que c'est un auteur qui demande à être longuement pratiqué. Sa sécheresse tout d'abord, ses réticences, sa trop parfaite simplicité me déroutaient. Je l'accusais de manquer d'émotion, de ne mettre aucune passion dans ses écrits, de se déboutonner hermétiquement, de demeurer constamment imperméable et insaisissable. Je ne le sentais pas vibrer.
Je comparais son Poil de Carotte à l'Enfant de Jules Vallès. Alors que le jeune Jacques Vingtras savait éveiller la colère, la haine, la pitié, vous tirait des larmes ou vous secouait d'une gaieté toujours mélangée d'amertume, d'une gaieté maladive et malfaisante, née des boutades et des sarcasmes, l'autre, au contraire, déjà froidement raisonneur, point espiègle mais subtil, point malicieux, mais roué, sournois, calculateur, ma laissait insensible. Je m'imaginais difficilement une enfance semblable. Puis l'auteur avait une façon déconcertante de présenter les choses en raccourci. Sa vision me semblait étroite, son observation limitée; ses images, d'une justesse quelquefois discutable, laissaient toujours paraître la recherche et une certaine préciosité.
Pour prendre un exemple, quand Jules Renard me présentait le serpent avec ce simple commentaire: "Trop long", ou quand il le définissait:" La dix-millionième partie du quart du méridien terrestre", ou encore quand il disait du poisson:" Il ne sait peut-être pas que c'est aujourd'hui l'ouverture de la pêche", je ne pouvais me défendre de découvrir dans de telles images une certaine puérilité.
Suite demain.
(Flax, alias Victor Méric, Les Hommes du jour, n° 63, 3 avril 1909)