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vendredi 10 mai 2013

Journal du 10 mai 1900

La commune de Chaumot est d'une telle importance que les journaux du département ne parlent même pas de ses élections municipales. Ceux de Paris, la Presse, le Matin, l'Évènement, annoncent mon élection, mais, à Corbigny, à 4 kilomètres, on ne se doute pas que je suis élu. Il est vrai que j'ai pris la précaution de prévenir moi-même Paris.

mercredi 8 mai 2013

Journal du 8 mai 1900

Élection du 6 mai, dimanche. Élu par 31 voix sur 50 votants.
Toute la matinée, je surveille, du banc. Philippe surveille l'arrivée du père Garnier, l'ancien berger, qui a cinq livres de pain de la commune et qui cherche le reste. Philippe lui donne le bon bulletin et le pousse dans la salle de vote. Je le vois entrer. Il s'approche, le bras tendu, son bulletin à la main. comme à tâtons, parce qu'il ne voit pas bien clair, dépose son bulletin et s'assied, la tête sur son bâton, vouté, malade, le visage dégradé comme un vieux mur. Il prononce des mots qu'on n'entend pas, et s'en va, disant: "Bonsoir, la compagnie!" Il viendra le lendemain à ma porte,  et je lui donnerai dix sous, n'osant faire plus de peur qu'il ne se saoule, mais Philippe me dit que, dans ces cas-là il ne boit que du café.
Après déjeuner, je me décide à aller à la mairie qui, jusque-là me faisait un peu peur. Des gens se lèvent. Je donne des poignées de main, mais, je le sens, mal. M. de Talon, inquiet, dépose les bulletins  dans l'urne et, chaque fois, frappe de la paume sur la boîte comme pour dire: "Il n'y a pas à y revenir."
L'heure approche de fermer le scrutin. Les pointeurs s'installent.  On vide la boite.
C'est fini. Tous les conseillers sortants passent, plus moi. Je dis à tous:
- Messieurs, je vous invite, ceux qui ont voté contre moi et pour moi, à venir boire un verre de bière. 
Ils viennent presque tous. Je ne les compte pas, mais trente-sept bouteilles jonchent le sol, comme des petits canons partis. Si on votait maintenant, j'aurais dix voix de plus.
Déjà un vieux a quelque chose à me demander. Je l'entraîne dans un coin. Il commence une histoire. Je le remets à plus tard, quand le conseil sera formé.
Je me couche, content, énervé, poisseux, la tête pleine  d'un feu d'artifice de bulletins.

dimanche 5 mai 2013

Journal du 5 mai 1900

On se parle en baissant la voix, dans les coins. Hier soir, réunion des conseillers. M. de Talon les a emmenés boire.  Il a dit que, sans moi, l'école retomberait à rien.
Ce matin,  je croise M. le maire de Chitry. Il revient de planter ses pommes de terre. Il marche sous sa hotte. On dirait le plus pauvre du village. Ce serait bien, si on le renommait à cause de cet air-là. 
Ragotte serait vexée si Philippe ne passait pas: elle aime bien qu'il soit "regardé".

jeudi 2 mai 2013

Journal du 2 mai 1908

Aujourd'hui, visité le presbytère. C'est bien la maison qu'il faut à un curé ou à un homme qui pense librement. Des fenêtres sur la rivière, une citerne. Le jardin embaume la giroflée. Remise, écurie, placards. Un toit presque vertical. Des coins pour charmilles. Mais le clocher pose presque son gros pied dessus.

mercredi 19 décembre 2012

Journal du 19 décembre 1904

Fête familiale des Nivernais socialistes.
Salle Jules. La dame du comptoir me dit: "C'est au premier." Il y a un socialiste et sa petite fille. Pauvre salle, où passent tous les gens du bas pour aller aux cabinets. Je m'assieds dans un coin à une table de marbre, très gêné. Roblin arrive après d'autres. On lui dit: 
- Il y a là un citoyen qui te demande.
Tout de suite je vois que nous resterons étrangers.
Comment les appeler? Citoyens? Compatriotes? Camarades? Messieurs? 
- Qu'est-ce que vous buvez? du vin blanc?
- Oui.
Des hommes, avec leurs femmes et les mioches. Très peu, d'ailleurs, sont de vrais Nivernais.
Le conseiller municipal Paris, de la Villette, je crois, a le premier la parole. L'air d'un Jules Lemaître gros et gras. La nature se répète. Il parle gros, sans intérêt.
Le citoyen Fribourg, autre conseiller de Paris, refuse d'abord, fait des manières, puis devient intarissable. Il parle bien, non sans esprit et netteté, mais il a une si petite taille, une figure de petit juif tellement inexpressive!...
Je n'ose pas tirer mon bout de papier. Je débite ma petite affaire. Ça n'est pas fort, mais c'est mieux, parce que  c'est tout de même personnel.
Une femme me vend un journal féministe, un programme de revendications. 
Un rédacteur de L'Aurore est venu pour m'entendre. Très étonné que je ne lise pas mon discours, qu'il voulait me demander, il me dit:
- Il paraît que vous avez été dur pour Jaurès, la veille de son duel?
On chante. Des enfants crient. Le garçon passe, récolte des pièces de dix sous. On ne veut pas que je paie: je suis invité. J'ai l'air d'un étranger, avec ma décoration, avec mon air modeste d'homme qui se croit connu.

mercredi 24 octobre 2012

Journal du 24 octobre 1892

On voulut donner à une rue le nom de cet enfant du village, mais à quelle rue? A vrai dire, il n'y en avait pas. On songea à débaptiser le village.

mercredi 8 août 2012

Journal du 8 août 1905

Le 6, prix à Châtillon-en-Bazois.
- Eh bien! me dit le sous-préfet, il est très gentil votre petit discours! Seulement il n'y a pas de clous dorés à votre fauteuil. J'ai regardé: ils sont argentés. 
- Vous devriez prendre la parole, monsieur le sous-préfet.
- Je ne suis pas venu officiellement, mais invité par M. Léger, maire. Oui, je prendrais bien la parole, mais pour quoi dire? Vous avez tout dit.
- Trop aimable. C'est égal, vous auriez dû mettre votre uniforme. Cette petite fille que vous embrassez aurait gardé de vous un souvenir éternel, tandis que, avec votre redingote, vos gants blancs et votre chapeau à claque, vous ne resterez pas dans sa mémoire.
- C'est juste.
Lui et l'inspecteur d'académie, ils ont des figures comme si je leur avais volé la place.

lundi 28 mai 2012

Lettre au Préfet

République française
Département de la Nièvre - Arrondissement de Clamecy 
 Mairie de Chity-les-Mines

Chitry-les-Mines  le 28 mai 1910
Monsieur le Préfet,
Monsieur Jules Renard, maire de Chitry-les-Mines, étant décédé le 22 mai je vous prie de vouloir bien prendre un arrêté convoquant les électeurs de la commune à l'effet de nommer un conseiller municipal à sa place.
Je convoque le Conseil municipal pour le dimanche 6 juin pour le vote du budget de 1911.
signé: l'adjoint, Robin
(Source: Archives départementales de la Nièvre).

jeudi 24 mai 2012

Chitry-les-Mines et son curé

Ce post fait suite à celui du 19 mai. Quatre ans plus tard, François Renard (père de J.R.) revient avec force détail sur cette querelle de village dans un tract éléctoral:
...Il y a quatre ans, le conseil actuel a jugé qu'il était nécessaire de refuser une subvention à M. le curé. A-t-il eu raison? Nous estimons que oui: car il n'est vraiment pas besoin d'un examen bien attentif pour voir que M. le curé est, sous tous les rapports, le plus fortuné des hommes de Chitry, puisqu'il possède cheval et voiture, chien de luxe, etc., etc. Pourquoi la commune lui donnerait-elle de l'argent lorsqu'il y a tant de malheureux qui ont si grand besoin de secours? On prétend que M. le curé dépense pour se parfumer de quoi nourrir un modeste ménage; on dit aussi que ce grand électeur préfère de beaucoup la politique à l'eau bénite.
A un moment donné, on a jugé à propos d'ajouter à la toute petite et modeste église un clocher monumental, qui a coûté une somme considérable, dix-neuf mille francs environ. Cela ne prouve-t-il pas que l'orgueil et la vanité passent souvent avant l'humanité, car enfin, en admettent que le clocher était un peu, mais un tout petit peu utile (ce qui serait difficile à prouver), on pouvait bien en construire un qui aurait coûté six fois moins; et avec la différence on aurait pu faire une foule de choses très nécessaires, notamment le lavoir dont nous avons déjà parler...
(Tract électoral, 22 avril 1896, ancienne collection de Mme Capponi, nièce de Jules Renard).

samedi 19 mai 2012

Chitry-les-Mines

Lettre de François Renard (père de J.R.), maire de Chitry, au sous-préfet de Clamecy
(Le Conseil municipal vient de supprimer l'allocation de 200 fr. versée au curé de Chitry) 
2 juillet 1892
D'abord la commune de Chitry est aussi pauvre que possible, de plus M. le curé dessert actuellement la commune de Pazy en même temps que celle de Chitry, ce qui lui procure des ressources plus que suffisantes. 
À la suite  de cette décision du conseil municipal, M. le curé m'a fait écrire par l'évêque; il a fait aussi colporter dans la commune une pétition ayant pour but d'inviter le Conseil à rétablir au budget de la commune la subvention supprimée; j'ajouterai même que le porteur de cette pétition menaçait ceux qui hésitaient à la signer. Le Conseil municipal n'a tenu aucun compte de la pétition qui d'ailleurs n'est pas l'expression de la vérité. 
Sur ces entrefaites, Madame la Comtesse de Nadaillac, qui depuis de longues années faisait distribuer du pain chaque semaine aux veuves pauvres de la commune, a supprimé radicalement cette distribution. J'estime, sans crainte de me tromper, que cette mesure a été inspirée à Madame de Nadaillac par M. le Curé.
(Source: Archives départementales de la Nièvre.)

jeudi 10 mai 2012

Journal du 10 mai 1904.

(Le 15 mai suivant, Jules Renard sera élu maire de Chitry au terme d'une campagne particulèrement polémique.) T.J.
Marinette ne comprend plus.  Elle dit que j'ai l'air  illuminé. Elle pleure.
- Il me semble, dit-elle, que tu n'es plus littérateur.
- Je suis le même, développé, élargi.
La petite flamme que je voudrais voir dans ses yeux ne s'allume toujours pas.
- Tant d'efforts pour un si petite résutat! poursuit-elle. Ces gens qui ne te comprennent pas, qui se croient supérieurs à toi, c'est d'un grotesque!
- Rien ne se perd. Si j'ébranle un seul cerveau, ça me suffit.
Et puis, il ne faut jamais se préoccuper du résultat.
- Tout ce que tu risques!
- Quoi? Des insultes, un coup d'épée...Mais, si je ne faisais pas ce qu'il faut que je fasse, je mourrais d'ennui, d'écoeurement.
- Oui, oui, tu parles comme un apôtre. Tu finiras par être un saint.
- Pourquoi pas?
- Un saint laïc.
- Si c'est ma destinée...Mon intelligence coule claire comme un ruisseau qui ne s'arrêtera plus.

jeudi 12 janvier 2012

La Chèvre

La chèvre. Personne ne lit la feuille du journal officiel affichée au mur de la mairie.
Si, la chèvre.
Elle se dresse sur ses pattes de derrière, appuie celles de devant au bas de l'affiche, remue ses cornes et sa barbe, et agite la tête de droite et de gauche, comme une vieille dame qui lit.
Sa lecture finie, ce papier sentant bon la colle fraîche, la chèvre le mange.
Tout ne se perd pas dans la commune.
(Jules Renard, Histoires naturelles).