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dimanche 27 mars 2016

Journal du 27 mars 1908

Philippe. Il ne faudrait pas, à la fin, s'attendrir. Il faudrait montrer que tout ce que j'ai pu dire, depuis douze ans, à cet homme, et rien, c'est la même chose, ou, plutôt, qu'il est capable d'une certaine affection, mais qu'il ne l'est d'aucune compréhension.Je le retrouve avec le même esprit de servitude, au point qu'il ne se révolte pas pour l'honneur de sa fille.

mardi 5 janvier 2016

Journal du 5 janvier 1904

Philippe. Sa toilette: un de mes paletots, un vieux chapeau de Maurice, des souliers de Fantec.
Son obstination à marcher derrière Marinette.
- Vous êtes fatigué?
- Non.
- Vos souliers vous font mal?
- Oh! non.

jeudi 17 septembre 2015

Journal du 17 septembre 1902

Chasse. J'ai beau tenir ma droite: Philippe s'obstine à marcher derrière moi. Je ralentis le pas. Il s'arrête presque. A la fin je lui dis:
- Est-ce que vous faites exprès, Philippe, de marcher ainsi derrière moi?
-Ça dépend, dit-il.  Des fois, oui, quand nous sommes sur la route.
- Mais pourquoi?  On dirait que je vous en ai donné l'ordre. Je n'ai pas ce travers. C'est bon pour les grands seigneurs ou les maniaques, comme ce maître parisien de Borneau qui l'obligeait à se tenir à cent mètres derrière.
- Oh! monsieur, dit Philippe, ce n'est pas pour ces raisons-là que je marche derrière vous.  C'est parce que vous tenez toujours votre droite, et que, marchant à votre gauche, j'ai remarqué que les canons de mon fusil étaient dans votre direction. Ça me gêne. alors, par prudence, je marche derrière vous.

mardi 14 juillet 2015

Journal du 14 juillet 1903

Philippe se met à table à midi, et il ne parle qu'à quatre heures sonnant pour dire:
- Si on faisait le goûter de quater heures?
La petite Marianne chante, d'une voix aiguë:
Palerme, perle de Sicile!
On s'accorde à dire qu'il n'y en a pas dix sur cent qui pourraient monter aussi haut qu'elle.
Ils chantent et prennent toujours trop haut ou trop bas.
Ils goûtent la grosse poésie, comme le vin rouge qui est presque noir.
Ils ne savent plus ou ils en sont. Ils ont bien perdu leur curé, mais ils n'ont pas encore trouvé leur sage.
Plutôt que de l'orgueil, ils ont la peur d'être modestes, parce que la modestie leur paraît être de la bêtise, et ils ne veulent point passer pour bêtes.
Ils croient en Dieu. Ils sentent que le prêtre n'est pas bon, mais que Dieu l'est infiniment. Ils se réjouissent parce que le curé demande à Dieu de les foudroyer, et que Dieu ne veut pas.
Ils attendent que quelqu'un les relève à leurs propres yeux et leur dise: "Vous n'êtes pas des brutes comme le prétend monsieur le curé."
Ils avaient un bouquet pour moi: ils ont oublié de me l'offrir. Pour se rattraper, ils veulent le porter sur la tombe de mon père . Je dis d'abord oui, puis j'ai un peu honte, et je les en dissuade, sous prétexte que mon père était hostile à toute manifestation de ce genre, en réalité parce que ça m'ennuie de traverser le village, sous l’œil du curé, avec un bouquet et quinze paysans derrière moi, pour aller au cimetière.
Ils savent des choses que je ne sais pas, le nom de je ne sais pas quel ministre qui... Je dis: "Oui! Oui!"
Tous ont envie de chanter. Chacun dit:
- Oh! si je savais, je ne me ferais pas prier. Je sais des couplets d'un tas de chansons, mais rien en entier.
Brusquement, ils partent. On ne peut plus les arrêter. Il ne faut pas être trop simple avec eux. On veut être dans la vie: ils sont au théâtre.
La lecture leur semble aussi vaine que l'hygiène: Ils ne sont jamais malades.

samedi 13 juin 2015

Journal du 13 juin 1907

Je lui dis:
- Qu'est-ce qui vous ferait plaisir?
- Oh! il ne s'agit pas de me faire plaisir.
- Voulez-vous cent sous?
- Oh! non. Pas besoin.
- Prenez donc!
Je les cherche, et, justement, je ne les trouve pas dans mon porte-monnaie.
- Non! Non! dit-il obliquement. Je ne veux pas être à votre charge.
- Nous sommes tous frères!
- Enfin, quand vous voudrez... Ah!si on pouvait avoir quelques secours de ces fonctionnaires! J'ai toujours bien voté.
Il ne gagne pas vingt sous par jour à la Vauvelle. Il arrive trop tard et part trop tôt
- Quel âge avez-vous donc?
- Le même âge que vous.
- Vous croyez donc que j'ai soixante ans?
- Non, mais je sais bien que vous en avez quarante-trois.
- Et vous aussi?
- Oui, monsieur.
Philippe l'a toujours connu aussi vieux, même au moulin il y a vingt ans. il y était bien, mais déjà il n'en faisait qu'à sa tête.
- Ça ira comme ça  jusqu'au bout, dit-il, jusqu'à ce que je prenne le sac.
- Si vous avez besoin de quelque chose...
- De tout, répond-il.

vendredi 8 mai 2015

Journal du 8 mai 1900

Élection du 6 mai, dimanche. Élu par 31 voix sur 50 votants.
Toute la matinée, je surveille, du banc. Philippe  surveille l'arrivée du père Garnier, l’ancien berger qui a cinq livres de pain de la commune et qui cherche le reste.  Philippe lui donne le bon bulletin et le pousse dans la salle de vote. Je le vois entrer. Il s'approche, le bras tendu, son bulletin à la main, comme à tâtons, parce qu'il ne voit pas bien clair, dépose son bulletin et s'assied, la tête sur son bâton, voûté, malade, le  visage dégradé comme un vieux mur. Il prononce des mots qu'on n'entend pas et s'en va, disant: " Bonsoir, la compagnie!" Il viendra le lendemain  à ma porte, et je lui donnerai dix sous, n’osant faire plus de peur qu'il ne se saoule, mais Philippe me dit que, dans ces cas-là, il ne boit que du café.
Après déjeuner, je me décide à aller à la mairie qui, jusque-là, me faisait un peu peur. Des gens se lèvent. Je donne des poignées de mains, mais je le sens mal. M. de Talon, inquiet, dépose les bulletins dans l'urne et, chaque fois, frappe de la paume sur la boîte comme pour dire: "Il n’y a pas à revenir."
L'heure approche de fermer le scrutin. Les pointeurs s'installent. On vise la boîte.
C'est fini. Tous les conseillers sortants passent, plus moi. Je dis à tous:
- Messieurs, je vous invite, ceux qui ont voté contre moi et pour moi, à venir boire un verre de bière. 
Ils viennent presque tous. Je ne les compte pas , mais trente-sept bouteilles jonchent le sol, comme des petits canons partis. Si on votait maintenant, j'aurais dix voix de plus.
Déjà un vieux a quelque chose à me demander. Je l’entraîne  dans un coin. Il commence une histoire. Je le remets à plus tard, quand le conseil sera formé.
Je me couche, content, énervé, poisseux, la tête pleine d'un feu d'artifice de bulletins.

vendredi 30 août 2013

Journal du 30 août 1904

Je n'ai même plus envie de tuer.
Une caille, les ailes étendues sur sa demi-douzaine de petites.
Le "rollet" chante d'abord comme une perdrix rouge, mais il n'achève pas.
Un vieux chasseur d'Héry nous enseigne une caille pour nous détourner d'un lièvre.
L'étourneau perché sur le nez d'un bœuf s'y régale de pucerons.
Philippe tremble quand il me montre un lièvre au gîte. Je suis trop près. Plus loin, là.
L'ouverture, le matin. La lune était à notre gauche. C'est à sa clarté que j'ai armé mon fusil. Le soleil s'est levé; en s'y reprenant, il a bu le bain de vapeurs de la lune.