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samedi 4 juin 2016

Journal du 4 juin 1895

Tristan Bernard. Son premier soin, en arrivant à l'hôtel, est de demander s'il y a une dépêche pour lui, quoique personne ne sache son adresse. A table, il fait venir un de ces petits commissionnaires belges qui ont des blouses blanches de maçon, et lui donne un mot: "Prière de remettre au porteur toutes les dépêches et lettres adressées à M. Paul Bernard."
- Vous attendez quelque chose?
- Moi? Rien.
Il s'achète une éponge et une petite terrine à fond vert pour se laver la barbe et le reste, et il finit par se laver dans la cuvette de l'hôtel.
Nous cherchons des ressemblances, et nous avons déjà trouvé le père de Paul Hervieu, quand je dis:
- Tiens? sur l'autre trottoir, Alphonse Allais.
Et Alphonse Allais lui-même se retourne et lève les bras au ciel. Il nous invite à déjeuner. Comme le le garçon lui offre des pommes nouvelles:
- Il n'y a rien de nouveu sous le soleil, dit Allais.
Les demis de bière, on les appelle des gendarmes.
Léon Hamelle a déjà mangé un homard, plusieurs tranches de rosbif ; il demande des oeufs durs au garçon qui revient en disant:
- Monsieur, le buffet froid est fermé, et le chef est parti.
La nuit, et le matin de bonne heure, dans les rues, attelages de chiens qui font croire qu'un peuple de nains prend possession de la cité, vit et travaille pendant que dort la race des géants.
Bruxelles, c'est une capitale de province. Les bicyclettes y ont encore des trompes.

jeudi 11 février 2016

Journal du 11 février 1908

Boxe, salle Wagram. Pas très intéressant. De l'escrime grossière avec des corps à corps et des coups de poing sournois au flanc gauche, qui coupent la respiration.
Les petits airs mystérieux du connaisseur Tristan.
L'émouvant, c'est de voir à terre un homme qui ne se relève pas et qui attend que  l'arbitre ait compté jusqu'à dix.
L'amusant, c'est, au cri de "Halte!" les deux boxeurs allant s'asseoir chacun sur sa chaise et se faisant éventer par des serviettes comme des princes indiens.
Essuyer, masser, éponger.
Abel Hermant est là, tout réduit, et ce petit homme féroce n'a pas l'air dangereux dans ce milieu.
Ils sont laids, le figure écrasée. Tristan admire les épaules tombantes: il admirerait le cou rentré dans les épaules. Il donne la main à des tas de gens rasés et qui sentent l'écurie. Darzens a un bandeau noir sur l’œil gauche. Il paraît qu'il s'est crevé l’œil avec la pédale d'une bicyclette qu'il faisait tourner et regardait de trop près. Ah! ces hommes de sport!
Les deux petits gars qui commencent sont les meilleurs. Ils se donnent des gifles avec une agréable petite rage. 
Ah! la tribune de la presse, de la critique! J'ai vu de ces gueules aux répétitions générales, à celles de Bernstein, sans doute.
Une estrade comme pour les escrimeurs, mais dont les poteaux rembourrés sont réunis par trois cordes.

mardi 29 décembre 2015

Journal du 29 décembre 1903

Hervieu avoue qu'il est plus ému que jamais par une première.
- Mais pourquoi rechercher ces émotions?
- Pour avoir des souvenirs, plus tard.
- Mais elles sont toutes les mêmes! Les dernières ne se distinguent pas des premières.
- Elles sont plus fortes: de l'ensemble se dégagera quelque chose de précieux. Ah! c'est un métier où l'on attrape des maladies de coeur et où l'on perd des amitiés.
- Vous faîte allusion à une aventure qui me chagrine. (Sa rupture avec Bernard.)
- Je ne fais allusion à rien. Je parle en général.
Vraiment, ces hommes de si grande valeur me font pitié.  Alors, toute leur vie, c'est des pièces, et encore des pièces? C'est triompher plus que le voisin, encaisser plus que le voisin, et recommencer toujours, toujours? Quand trouvent-ils le temps de regarder à l'horizon?

samedi 14 novembre 2015

Journal du 14 novembre 1901

Hervieu passe devant le Théâtre-Français.
- Vous sentez l'odeur du triomphe, dis-je.
- Ça ne s'évapore pas , me répond Hervieu.
Un monsieur vient le complimenter et lui dit: "D'ailleurs, je ne puis rien vous dire."
- Voilà un homme aimable, dis-je.
- C'est un em...bêteur, dit Hervieu.
Il se plaint comme si ça n'avait pas marché. C'est admirable!
- On me trouvait sec, dit-il. On me trouve singulier. Et puis, on parle déjà de monter la pièce de Lavedan. J'ai attendu deux ans. J'ai fait entrer le succès dans la maison, et on ne songe qu'à se débarrasser de moi. Et puis, François le Champi touche 9% , et moi, qui attire le monde, je n'ai que 5.
- En effet, dis-je, c'est honteux, mais vous réformerez cela.  Personne plus que vous n'a de titres à dire: "Il faut que ça change!"
Je lui parle de la décoration de Bernard, mais Hervieu a la promesse de Leygues d'une croix pour Lecomte. Il ne voudrait pas compromettre cette croix. D'ailleurs, Bernard n'est pas de la Société des Gens de Lettres. Plus tard...
- Car vous savez, dit-il, que je n'attends pas qu'on me prie quand il s'agit d'être agréable à ceux que j'estime.

mercredi 26 novembre 2014

Tristan Bernard au temps de Jules Renard

Jeudi 20 décembre.- L'été dernier, en chemin de fer, Bernard est pris à partie, par un voyageur, dans un compartiment de 2e classe, où se trouvait également une dame, pour s'être mis à fumer une énorme pipe. Mutisme de Bernard sous les reproches. Le voyageur ne s'en échauffe que mieux, menaçant Bernard du chef de gare de la prochaine station. On y arrive, le chef est appelé, le voyageur lui explique l'inconvenance de Tristan Bernard: pas compartiment de fumeurs, pas demandé permission, etc. Là-dessus:   "Demandez donc d'abord à cette dame comment il se fait qu'elle voyage en seconde classe avec un billet de troisième", dit Bernard au chef de gare. Celui-ci oublie l'histoire de la pipe, ne voit plus que l'intérêt de la compagnie, demande son billet à la dame, billet de troisième, en effet, et la prie de descendre. 
Le train repart. Tristan Bernard seul maintenant avec le voyageur. Celui-ci se met à ne pas le féliciter de sa goujaterie: avoir ainsi procuré un affront à cette femme..." Et d'ailleurs, lui dit-il, comment avez-vous pu savoir que cette dame voyageait avec un billet de troisième?... - Parce que, répond placidement Tristan Bernard, parce qu'il était de la même couleur que le mien." Il parait que le voyageur a été "tué".
(Paul Léautaud, Journal littéraire, jeudi 20 décembre 1906.)

mercredi 27 août 2014

Journal du 27 août 1895

Tristan Bernard, un homme audacieux, un vrai Parisien. Il a le courage de descendre de bicyclette et d'acheter un cornet de raisin chez la fruitière d'en face, et de le manger tout de suite, sur le trottoir, sous les regards des concierges du quartier.

lundi 28 octobre 2013

Journal du 28 octobre 1898

On parle du pied ridiculement petit de Pierre Loti.
- Ce doit être ce qu'on appelle le pied marin, dit Bernard.

samedi 26 octobre 2013

Journal du 26 octobre 1904

C'est une grande joie pour Tristan que de lire le Bottin de province et de constater que neuf ou dix arrondissement n'ont pas de tribunal, ou qu'une ville a beaucoup plus d'habitants qu'on ne croirait.

mercredi 25 septembre 2013

Jules Renard et la SACD

Jules Renard  a été admis a la SACD (Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques) le 18 avril 1902. Il avait pour parrain ses amis Alfred Capus et Tristan Bernard.
Ce même jour ont également été admis: Octave Mirbeau, Gustave Guiches et Henry de Gorse.

vendredi 20 septembre 2013

Journal du 20 septembre 1905

Guitry. Une dépression. Il se marque, et il y a de ses histoires que j'ai trop entendues. Il n'y ajoute plus que de la longueur. Je lui dis parfois: "Allons! ne mentez pas!" Et ça le vexe: il a un petit sourire rentré.
Il avait déposé sa bonne amie à l'hôtel Cahouet à Corbigny.
- Qui est-ce?
- Je ne sais pas, dit-il.
- Il fallait l'amener.
- Elle dort à poings fermés, comme une enfant.
Avec Tristan ils ont bien ri parce que, la première enseigne qu'ils ont lue, c'est Paul Cocu.
Trop vite, l'auto. Tant de jolis paysages où l'on ne s'arrête pas. On laisse des regrets partout.
A Vézelay, ils n'ont pas vu passer la terrasse. Ils imaginent ce que dirait Mirbeau: "Une ville morte! Plus que cent habitants! Autrefois mille! Tous ont eu la maladie de la pierre!"

vendredi 7 juin 2013

Journal du 7 juin 1902

Tristan admire l'intelligence de Schwob. Lui, intelligent, est-ce bien sûr?
Le talent de Schwob, c'est une mixture de vins, ce n'est pas un vin. Je me moque de cette intelligence. Tous ses contes, il les a empruntés.
Il a traduit Hamlet et Francesca de Rimini. Il a un style de traducteur exact.
Pas d'esprit. La préoccupation de savoir des choses que personne ne sait. La mauvaise humeur d'un artiste qui n'a jamais rien trouvé tout seul. Une affectation à ne lire que le livre qui est sale et vieux. 
Une âme et un esprit de vieille femme. 
Un homme à vous dire:" Êtes-vous content d'avoir sur moi la supériorité de m'avoir prêté cent sous?"
Il me ferait regretter de n'avoir pas été antisémite.

jeudi 9 mai 2013

Jules Renard vu par Mme Proust, mère de Marcel

Dimanche 25 septembre 1904,
Madame Proust à son fils Marcel,
[...] Tu te trompes mon chéri, tes lettres sont toutes charmantes, toutes appréciées de moi comme j’apprécie mon loup type sous tous ses aspects. D'ailleurs, "même quand l'oiseau marche"... et encore ce matin j'y ai glané des épis d'or.  Forain très drôle, Tristan Bernard - très spirituel et se détachant sur toutes les inepties prétentieuses - telles que Jules Renard!!
Note de l'éditeur: allusion à la réponse de Jules Renard à un questionnaire du Figaro, réponse parue le 22 septembre 1904: " Au théâtre, le public (le public c'est moi) accepte tout, sauf l'ennui." "Je ne préfère pas Labiche à Victor Hugo, mais je le place fort au dessus de Becque." "A bientôt, cher Monsieur, au théâtre chez les fous."
(Correspondance Proust, T. IV, Plon, p.299.)
Je publierai demain la réponse exacte de Jules Renard parue dans le Figaro du 24 et non du 22 septembre 1904.
T.J.

lundi 6 mai 2013

Journal du 6 mai 1902

Tristan à Boule de Suif:
- Je ne sais pas ce que j'ai. Je ne suis pourtant pas cocardier, mais ça me fait plaisir de voir un officier prussien.
C'est plaisir de constater que Méténier n'ait aucun talent, même avec le talent d'un autre.  Boule de Suif de Maupassant a vieilli, mais il y a de la race, de la distinction, dans sa rosserie. Méténier n'est qu'un homme vulgaire. Et puis, tout cela n'est pas de la comédie. Les gens de métier manquent de métier. Il faut à notre goût - ce n'est peut-être qu'une mode - un peu de lyrisme dans la banalité, et un peu de rosserie dans la rouerie. On ne peut plus s'étaler comme ça: nous demandons des plis et des replis. L'avare cache non seulement son argent, mais son avarice. Il faut être impudique en y mettant les formes; nous redevenons bégueules, c'est évident, et les auteurs doivent en tenir compte. Il n'en faut pas trop demander au public, ceci s'entendant dans tous les sens.

mardi 19 février 2013

Actualité littéraire

Un crime
Paul Dumery a des problèmes d'argent. Il décide d'assassiner un huissier pour le voler.  Un mois durant, il parcourt la France d'une ville à l'autre. Il lit les journaux du soir, ceux du matin, suivant l'affaire avec détachement. D'abord insoupçonnable, il finit par devenir le suspect numéro un jusqu'à son arrestation et son procès. Aux Abois est le journal de bord d'un assassin, un homme ordinaire qui décide, en tuant, de jouer avec sa vie.
Tristan Bernard, reconnu pour son théâtre et ses mots d’esprit, dépeint à la première personne un héros flegmatique et décalé: "C'est curieux. Il y a des moments où j'oublie complètement que j'ai tué un homme." Il analyse ses moindres gestes, revient sans cesse sur "l'acte important de (sa) vie".
Le ton est neutre, l'atmosphère sombre. Tristan Bernard intègre parfaitement le lecteur  dans l'intelligence du tueur. Publié en 1933, Aux Abois rappelle d'autres grands héros de roman tels Lafcadio, Raskolnikov ou Meursault. Duméry, c'est le grand frère de  L’Étranger.
(Pierre Adrian,  Le Figaro littéraire, jeudi 14 février 2013, p. 7.)

Aux Abois, de Tristan Bernard, Le Livre de poche/Biblio. 190 p. 6,10€.

[...] "Ennemi fidèle des bonnes mœurs, le bon Tristan n'était décidément pas par hasard, en littérature comme dans la vie, le frère de  l’Écornifleur. "
(Olivier Barrot, 4ème page de couverture.)

vendredi 15 février 2013

Jules Renard vu par Han Ryner 2/3

  Sur Jules Renard et sur Vigny
Suite d'hier.
Il n'est pas question de prendre pour argent comptant tout ce que peux écrire Jules Renard. Ni ce que peut, dans l'occasion, écrire Jules Renard révisionniste de Jules Renard, si l'on peut dire.  Mais que de souffrance se cache derrière l'aigreur ou le dépit. "Un auteur dont le livre vient de paraître est un pauvre con stupide" écrit-il le 19 novembre 1908 à Edmond Sée. Et, au même, le 4 février 1909, il donnera ce conseil: "N'oubliez pas que vous ne serez jugé que par des cons." Il y a une sacrée part de vérité tant dans l'observation que dans le conseil, si dans un cas comme dans l'autre il faut se garder de généraliser. Un des plus méchants coup de patte de Renard est celui-ci, du 7 juin 1902: "Il me ferait regretter de ne pas avoir été antisémite." Il, c'est son ex-ami Marcel Schwob. Lorsque Schwob mourra, en 1905, il n'assistera à ses obsèques que pour rencontrer des confrères. C'est poussé par le même conformisme étudié qu’en 1909 il se rendra à l'enterrement de Catulle Mendès, autre juif qu'en fait Jules Renard a toujours méprisé. À la mort de Mendès, écrasé par un train, il ne lui ménage aucune petite méchanceté. "Pourquoi sa mort m'attristerait-elle, confesse-t-il sans détour: je lui fus toujours indifférent."
Humaniste à l'ironie grinçante, voire perfide, Jules Renard ne voyait dans les foules qui iront au cinématographe qu'un public vulgaire. C'était bien vu, cette fois encore.
Mais avec son caractère tout renardien, trop de ses bons et grands amis (Tristan Bernard, Léon Blum, Alfred Capus, Léon Daudet, Lucien Descaves, Marguerite Moreno, Maurice Pottecher, Rachilde, Ernest Raynaud, Marcel Schwob...) se trouveront un jour ou l'autre reléguée à une place beaucoup moins intime. Car le rouquin est tout susceptibilité. Aux noms que nous venons de citer, il faudrait en ajouter quelques-uns, ainsi que ceux de Romain Coolus, Louis Dumur, Léo d'Orfer, et aussi les Rostand, Edmond, Rosemonde et Maurice. Le nivernais Jules Renard a bel et bien appartenu au Tout Paris littéraire.
(Han Ryner, Les Messages de Psychodore, n°53, novembre 1992)

mardi 12 février 2013

Jules Renard vu par Tristan Bernard

C'est toujours un peu malgré lui que l'ironiste Jules Renard, dont on vient de jouer aux Escholiers un petit chef d-œuvre, le Plaisir de rompre, figure dans la collection des auteurs gais. Il rit de beaucoup de choses. Mais il vous dira que ce n'est pas sa faute, et que c'est les choses qui ont commencé. Il ne rit pas en tout cas pour faire rire, il rit parce qu'il voit des choses ridicules, autour de lui et en lui. Les petites vanités, les petites hypocrisies qu'il trouve en lui-même, il s'en châtie impitoyablement. Il se prend par le bout de l'oreille et s'attire au grand jour pour se donner la correction devant tout le monde. Voyez cet homme terrible, au front menaçant, aux yeux aigus, c'est le père Fouettard de lui-même.
Et l'étant de lui-même, il l'est de l'humanité. Nos petits neveux, qui n'auront pas de peine à le retrouver parmi la foule de leurs grands-oncles, lui seront reconnaissants d'avoir mis de côté pour eux, dans la cassette de sa phrase durable, toutes les trouvailles précieuses qu'il a faites dans son âme.
(Tristan Bernard, Le Rire, n° 25, 27 mars 1897.)

mardi 5 février 2013

Journal du 5 février 1899

Bernard m'emmène aux Folies-Bergère. On voudrait être quelque chose dans la vie de toutes ces petites femmes, celles qui se promènent, toute leur beauté dehors, et celles qui s'agitent sur la scène.  Sur le cinématographe, des régiments défilent au chant de la Marseillaise; les chevaux frappent du pied dans les coulisses, et l'on voudrait être quelque chose dans cette armée.

jeudi 22 novembre 2012

Jules Renard vu par Franc-Nohain 2/3

Suite d'hier.
Le journaliste - Cette dernière proposition  est troublante. C'est tout le problème de la technique qu'elle pose, et résout en un sens déterminé. Mon ami J.C. Goulinata a doté peintres et amateurs d'un précieux ouvrage: La technique des peintres. Hélas! La technique des écrivains est un livre plus difficile à écrire. Il faudrait braver le ridicule, ne pas craindre d'affirmer un certain dogmatisme. Et puis les règles ne sont peut-être pas aussi "matériellement évidentes"; la matière n'a pas comme dans la peinture, une existence séparée. En littérature, l'âme et le corps vivent d'une vie confondue. N'importe, je crois qu'aujourd'hui certains écrivains se privent d'une joie bien grande en ne considérant pas le "métier littéraire" dans toute sa complexité, comme un jeu mathématique et précis. Sans doute, il n'y a pas là de chimistes pour déterminer les mélanges dangereux ou interdits, mais les lois, pour être inexprimées, n'en sont pas moins réelles. Chaque écrivain doit seulement les trouver pour son propre compte. Les retrouver fut la seule passion de Jules Renard; sa passion et sa joie quand il les retrouve toutes.
Franc-Nohain -Renard eut sur nous tous une grosse influence: Marcel Boulenger lui doit beaucoup et aussi Tristan Bernard. Jules Renard avait conscience de la valeur de son œuvre et souffrait quand elle n'était pas assez reconnue. Il aimait à nous raconter une histoire de régiment que je vais vous dire. Il riait en nous la racontant mais je crois bien qu'il riait un peu jaune. A une certaine époque de sa vie, il était allé faire une période d'instruction - ses vingt-huit jours - à Bourges. Sergent, il prenait pension à la popote des sous-officiers. le premier soir, ses camarades l'interrogèrent amicalement sur ce qu'il faisait. Sa réponse (qu'il était "homme de lettres") tomba - sans susciter aucun mouvement - au milieu de l'indifférence générale. Quelques instants après, il eut l'occasion de dire qu'il était l'ami d'Alphonse Allais... Tous alors le félicitèrent bruyamment et décrétèrent d'enthousiasme un punche d'honneur pour l'ami Alphonse Allais.
Suite demain.
(Franc-Nohain, Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 10 janvier 1925.)

lundi 19 novembre 2012

Journal du 19 novembre 1897

Le Pain de ménage. Hier, lecture chez Guitry à Mlle Brandès et Bernard.
Des violettes jetées sur une nappe où déjà sont brodées des violettes. Un buste, qui a cette originalité qu'on ne sait pas qui c'est. Brandès, qui est La Parisienne, dédaigne trop la tragédie, et Andromaque, qu'elle va jouer.
Une belle vue sur la place Vendôme où, par ce temps de Dreyfus, il ne manque qu'une guerre civile.
Je lis. Murmure flatteur, des: "Oh! que c'est bien!" Et j'ai la coquetterie de lire plus vite, pour qu'on ne m'interrompe pas.