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mercredi 4 mai 2016

Journal du 4 mai 1904

Honorine n'a plus qu’une oreille pour entendre un peu, la droite. Elle s'approche le plus possible, jusqu'à nos pieds,  de façon que les paroles tombent dans son oreille comme une vieille soucoupe. Ainsi calée, elle a l'air d'être bossue de dos, et bossue de côté. 
Elle a beau faire: elle est sourde, et il faut lui parler double.

samedi 16 avril 2016

Journal du 16 avril 1906

Maman; non, non, je ne mentirai pas. Jusqu'au bout, je dirai que ça m'est égal.
Elle vient. Marinette la fait entrer en disant:
- C'est grand-mère.
Elle m'embrasse (moi, je ne peux pas),  s'assied tout de suite avant d'en être priée. J'ai dit:
- Bonjour, maman. Ça va bien?
Pas une syllabe de plus.
Mais il n'en fallait pas plus. Elle parle toute seule. Elle dit:
- Je viens de voir Honorine pour la dernière fois. Elle s'en va. Elle ne reconnaît plus. Elle doit avoir beaucoup de fièvre. Ses petites-filles lui donnaient à boire dans une tasse sale, sale!...Ah! s'il me fallait boire dans une tasse pareille!... Ah! mes enfants, quand je serai vieille, plus bonne à rien, à votre charge, donnez-moi une pilule.
- C'est promis, dit Marinette. vous l'aurez. Allons un peu causer dans ma chambre.
Et il faut que maman se lève et la suive. Tout était réglé comme pour une froide cérémonie.
- Et toi, tu vas bien , mon Jules?
- Pas mal.
Tant mieux!
Dehors, elle embrasse Marinette et la remercie. Je suis troublé. Je ne suis pas touché. C'est la situation qui m'émeut: ce n'est pas ma mère. Ah! c'est la vieille femme à qui je ressemblerai plus tard. Cheveux gris encore ondulés, la chair s'en va. La peau se plaque, comme elle peut, sur les os qui prennent une importance!... Et il y a des croûtes sur la peau comme sur le bois qu'on ne repeint jamais.

vendredi 18 octobre 2013

Journal du 18 octobre 1905

Honorine ne distingue plus la nuit du jour. Elle se lève, la nuit, pour prendre un morceau de pain. Elle aura donc toujours faim, jusqu'à sa mort?

dimanche 26 mai 2013

Journal du 26 mai 1904

Honorine a un doigt privé d'une phalange. Elle ne sait plus si elle l'a perdue à la moisson, d'un coup de faucille, ou par un panaris. Elle sait seulement qu'elle a tant souffert qu'elle voulait se jeter à l'eau.

dimanche 3 février 2013

En suivant l'ombre de Jules Renard 2/2

Suite d'hier.
Jules Renard est partout ici, comme dans un jeu de glaces qui se renvoie l'image. Mais mieux encore dans la "vieille maison". Des fragments du Journal  laissé par Jules Renard se plaignent. Ils datent du moment où l'auteur se sait condamné: "Vivre en s'amusant avec la mort. Peut-être ne reverrais-je pas la Vielle Maison. Étrange punition"... Il n'est est pas revenu. Il est mort à Paris, qui l'épouvantait encore.
J'ai parcouru la vieille maison, en retenant mes pas, en craignant de faire saigner les planches. Tout conserve une vie insolite. aux fenêtres ouvertes,  on voit des pigeons "les coudes au bord du ciel", on entend l'âne braire avec ce cri rouillé "pareil à la noria d'un puits". Tout reste marqué par cet oeil impitoyable et Chitry n'est plus libre: il vit comme Jules Renard a dit qu'il vivait. L'art impose à ses sujets des certitudes définitives.
La vieille maison appuie. Les matelas roulés sur les lits ont leur drame. Le porte-manteau de bois courbé conserve un vieux canotier jauni, celui de l'Écornifleur. Ai-je vu, sur la carpette usée, une traînée de gouttes grises de sérosités anciennes? Et ce fusil suspendu au mur, n'est-ce pas celui que graissait M. Lepic, cerné par une maladie incurable, d'une balle à la tête, il se libéra? Les meubles craquent. Des reflets insolites palpitent aux glaces moisies des armoires. Intimité trouble. Il vaut mieux sortir.
Savais-je que je me trouvais soudain dans ce silence intolérable? Avec, devant moi, le puits?
Elle est tombée en arrière. Des jupes à fleur d'eau, des remous,  comme quand on a noyé un animal. Pas de figure humaine.
Ainsi le Journal commente la mort de Mme Renard.
Dans ce puits. Ici même.
Le fils veut descendre dans le seau au bout de la chaine. Mais la chaîne est enroulée.
- Mes bottines sont ridiculement trop longues et plient au fond du seau.
Des ouvriers descendent par une échelle et ramènent le corps.
"Figure un peu effrayante qui sort du puits", note Renard.
Puis, plus tard:
"Accident impénétrable. Jeu lent de la lune sur le drap.  Il a fallu qu'elle tombe comme un bois mort. Pas une égratignure. Un dégoût. Mais un dégoût de quoi? Je ne saurais le dire."
Le soir tombe sur Chitry où les morts fidèles reviennent, tels que Renard les avait pressentis au hasard des ronces qui retenaient son bras, de la main nocturne qui battait à la persienne. Ils reviennent comme le petit Joseph, le dernier né de Ragotte, valet de chambre à Paris, qui se promenait la nuit, parmi les choux, sous la forme d'une lanterne; comme la vieille Honorine qui mourut sous sa brouette et qui continue le soir, dans les ornières de pluie, à pousser sa charge de lessive.
Et l'on n'ose plus marcher sur l'herbe, et l'on n'ose plus interroger la nuit noire où Poil de Carotte tremblait d'aller fermer, au fond du jardin, la porte des poules...
"Si je recommençais ma vie, a dit Jules Renard, je la voudrais tel quel!" J'ouvrirais seulement un peu plus l’œil..."
(Geneviève Dunais, Radio national, n°66, 23 août 1942)

jeudi 31 mai 2012

Journal du 31 mai 1906

Honorine a tant vécu que sa mort a passé inaperçue. Parfois, je crois entendre encore son pas dans le jardin.

jeudi 19 avril 2012

Journal du 19 avril 1906

Honorine courbée en deux sur son lit. Elle n'a rien fait depuis quinze jours. Elle dit quelque chose que d'abord on ne comprend pas. Elle le crie:
- Étranglez-moi donc!
Sa couverture, ses draps sont propres. Ses brus, dont l'une est sourde et écoute avec inquiétude ce qu'on dit de l'autre, la soignent: c'est leur héritage. Mais le matelas est pourri. Quand on la déplace ou qu'on lui étire les jambes (elle hurle) , les plumes s'envolent. Il y en a qui  restent collées à ses plaies, et des enfants, toutes chandelles allumées, jouent avec les plumes.
Elle demande à boire. On lui tient la tête. Elle crie: 
- Vas-tu laisser ma tête tranquille, sacrée garce!

vendredi 10 février 2012

Jules Renard vu par André Gide

Je ne crois pas avoir encore eu l'occasion de dire combien j'admire Jules Renard. Je l'admire comme s'il était mort, - tant je suis étonné qu'on écrive si bien aujourd'hui. Je le relis comme un classique. Peu m'importe si, dans le cours du livre, de ci de là je trouve quelques petits morceaux moins bons: La Fontaine a bien écrit aussi de mauvais contes; ils sont même plus fréquents que les bons. L'important c'est que les bons y soient. Honorine, Mademoiselle Olympe, Le Petit Bohémien, et combien d'autres! sont des chefs-d'oeuvres, - ou ce mot n'a pour moi plus de sens... Je crains d'exagérer, relis encore une fois ces pages, et pas plus qu'à ma première lecture, je ne trouve rien à reprendre, rien à vouloir de plus, rien à gratter. Et vive la littérature française.
André Gide, L'Ermitage, n°12, décembre 1901.
Nota: Honorine, Mademoiselle Olympe, Le Petit Bohémien, in le Vigneron dans sa vigne.