vendredi 30 novembre 2012

Journal du 30 novembre 1895

Ramener les images au bercail où on les examine, où on les compte, où l'on sépare les saines des galeuses.

Les amis de Jules Renard

Les Amis de Jules Renard plus nombreux.
 

Marinette et Jules Renard photographiés en 1905 par Lucien Guitry ? Photo d’archives Fred Lonjon.
L'association Les Amis de Jules Renard (une centaine d'adhérents) s'est réunie en assemblée générale, sous la présidence de Jacques-Louis Perrin. Son objectif premier est de faire connaître l’œuvre dans son intégralité et non plus uniquement son roman...

jeudi 29 novembre 2012

Journal du 29 novembre 1904

Guitry ne répond pas. C'est une amitié finie. Je me sens, ma foi, plus léger. Peut-être que cet homme, à qui je dois des moments si délicieux, a fait beaucoup de mal au barbare, au travailleur que j'étais.
Le souvenir de cette amitié n'est pas peu de choses, et il me serait plus pénible d'y renoncer qu'à l'amitié même.
Il m'a plus donné que je ne lui ai rendu.
C'était l'ami riche. Repas, automobile, voyage, théâtre, argent, esprit, que d'histoires! Je lui dois des tas de choses, mais lui, que me doit-il? Presque rien.
Je ne suis ni riche ni éblouissant. Il me doit peut-être ceci: qu'on s'étonnait de mon amitié pour lui.  Je lui servais d'honnête support. Moi n'étant plus là, il va peut-être fléchir dans l'estime de gens qui se croient plus de moralité que les autres. 
Même supérieur comme Guitry, on finit toujours par se fatiguer d'un homme "scrupuleux" et par mépriser celui qui accepte tout.

mercredi 28 novembre 2012

Journal du 28 novembre 1898

De me relire, c'est me suicider.

L'homme ligoté

Depuis le 4 mai 2012, je publie le texte de Jean-Paul Sartre consacré à Jules Renard: "L'homme ligoté, Notes sur le Journal de Jules Renard". Aujourd'hui, 23ème et dernière page.
Pour lire le texte intégral, cliquer sur l'onglet "l'homme ligoté" dans la liste des libellés, à droite de cette page.
Suite et fin.
Il s'est tu, il n'a rien fait. Son entreprise fut de se détruire. Saucissonné, bâillonné par sa famille, par son époque et son milieu, par son parti pris d'analyse psychologique, par son mariage, stérilisé par son Journal, il n'a trouvé de ressources que dans le rêve. Ses images, qui devaient d'abord s'enfoncer comme des griffes dans le réel, sont vite devenues des rêveries-minutes, en marge des choses. Mais il avait trop peur de perdre pied pour songer à construire, au delà du monde, un univers qui lui fut personnel. Il revenait bien vite aux objets, à ses amis, à sa décoration, et ses rêves les plus persistants - parce qu'ils étaient les moins dangereux - se sont bornés à caresser les images d'un bon petit adultère tout plat qu'il a rarement osé commettre.
De la même façon, son Journal, parti pour être un exercice de sévérité lucide, devient très vite  un coin ombreux et tiède de complicité honteuse avec lui-même.  C'est la contre-partie des redoutables silences en famille de M. Lepic. Il s'y déboutonne - ce qui ne parait pas d'abord, parce que le style est en habit. Il agonise sa vie, le réalisme finissant l'a élu pour agoniser en lui. Pourtant, - est-ce par cette tentative acharnée de se détruire, est-ce par ce morcellement  systématique de la grande période flaubertienne, est-ce par son pressentiment toujours trompé du concret individuel, par delà les apparences abstraites de l'empirisme? - pourtant ce moribond témoigne d'une sorte de catastrophe qui a pesé sur les écrivains de la "Fin de Siècle" et qui, directement ou indirectement, est à l'origine de la littérature contemporaine.
Fin.
(Jean-Paul Sartre, Situations I, Gallimard, 1947.)

mardi 27 novembre 2012

Journal du 27 novembre 1902

L'art dramatique, quelques-uns oublient trop que c'est quand même un métier d'hommes de lettres.

L'homme ligoté

Suite du 18 novembre.
Voilà Renard entièrement ligoté: c'est qu'il est, en dépit de quelques dénégations sans force, un réaliste.
Or, le propre du réaliste, c'est qu'il n'agit pas. Il contemple, puisqu'il veut peindre le réel tel qu'il est, c'est-à-dire tel qu'il apparaît à un témoin impartial. Il faut qu'il se neutralise,  c'est son devoir de clerc. Il n'est pas, il ne doit jamais être "dans le coup". Il plane au-dessus des partis, au-dessus des classes, et, par cela même, il s'affirme comme bourgeois, car le caractère spécifique du bourgeois est de nier l'existence de la classe bourgeoise. 
Sa contemplation est d'un type particulier: c'est une jouissance intuitive accompagnée d'émotion esthétique. Seulement, comme le réaliste est pessimiste, il ne voit, dans l'univers, que désordre et laideur.  Sa mission est donc de transporter tels quels les objets réels dans des phrases dont la forme soit susceptible de lui donner une jouissance esthétique. C'est en écrivant, non en regardant, que le réaliste trouve son plaisir, et la marque qui lui permet d'apprécier la valeur de la phrase qu'il écrit, c'est la volupté que la phrase lui procure. Ainsi ce réalisme nihiliste conduit Renard, comme avant lui Flaubert, à une conception toute formelle de la beauté. 
La matière est morveuse et sinistre, mais ces sensibilités d'élite vibrent à la phrase qui pare avec magnificence cette pauvreté. Il s'agit d'habiller la réalité. La belle période oratoire de Flaubert devient donc le petit silence instantané de Renard. Mais ce silence a, lui aussi, l'ambition d'être de marbre. nous voilà revenus, une fois encore, à notre point de départ: une belle phrase, pour Renard, c'est celle qui peut être gravée sur une stèle.  La beauté, c'est l'économie de la pensée, c'est un minuscule silence de pierre ou d'airin, en suspens dans le grand silence de la Nature.
Suite et fin demain.
(Jean-Paul Sartre, Situations I, Gallimard, 1947.)

lundi 26 novembre 2012

Journal du 26 novembre 1908

Dîner Goncourt. D'abord, tout va bien pour Viollis. Puis on passe à Miomandre, le candidat de Bourges. 
Seul, Hennique me parle de Ragotte, qu'il aime. Les autres ont reçu le livre.
On demande:
- Pourquoi Marguerite ne vient-il pas? 
- Il a honte, dit Bourges.
Je demande s'il faut être discret, et jusqu'à quel point, à propos de l'Académie Goncourt. Seul, Léon Daudet me dit qu'il faut tout dire. Il n'y a que la vérité qui compte.
Rosny aîné a seul le courage de trouver bien Barbusse.
Geoffroy et Daudet voudraient bien lire mes notes.
- Vous avez trop de pudeur, dit Geoffroy. 
On parle antimilitaristes. Mon avis est que tout le monde l'est en temps de paix, et qu'en temps de guerre personne, ou presque, ne le serait.

dimanche 25 novembre 2012

Journal du 25 novembre 1895

Elle ouvre son parapluie: rideau.

Jules Renard vu par Jean Viollis 2/2

Suite d'hier.
Il (Jules Renard) confessait volontiers que le premier tirage de ses livres n'avait jamais dépassé mille exemplaires, car il savait qu'aucun n'était perdu. Du premier coup, Renard avait atteint l'élite des lecteurs. Il put ressentir en silence la satisfaction de se retrouver d'abord chez ses compagnons de lettres, puis chez ceux qui ont suivi. Cet homme qu'on disait sec et stérile a fécondé plus d'un auteur sans qu'on y prît garde; lui, s'en apercevait avec un contentement secret. Mais ce résultat, qu'il ne négligeait nullement, n'était pas encore celui qu'il voulait atteindre. 
Ecrivain digne de ce nom, il prétendait assurer à ses oeuvres une absolue perpétuité; il écrivait pour la langue française et non pour les modes du jour. Tout ce qui sortait de sa plume était lancé pour une trajectoire illimitée. Il vécut volontairement pauvre et modeste afin d'avoir le droit de revendiquer une longue célébrité après sa mort. Ce taciturne voyait simplement l'avenir. On ne saura jamais les joies profondes, l'exhaltation brûlante, le goût de victoire, l'amour acharné du triomphe, qui dissimulait son recueillement. Les naîfs l'ont plaint; je l'envie encore...
(Jean viollis, Les Marges, juillet 1910.)

samedi 24 novembre 2012

Journal du 24 novembre 1892

Les éclairs qui sont comme les traces d'une griffe invisible.

Jules Renard vu par Jean Viollis 1/2

Jules Renard
Un ami résumait ainsi l'autre matin, son opinion sur l'auteur de Poil de Carotte: "Pas d'argent. Peu de gloire. Mort à quarante-six ans. Quel guignard!"
Confrère, il est fâcheux que le guignard ne fût plus là pour vous entendre. C'eût été sa dernière joie. Lui, n'eût pas voulu, ne pouvant changer  ses guignes contre une de ces veines qui vous laissent, sans doute, extasié. Pas d'argent, c'est vrai: mais une vie propre. Peu de gloire, l'estime passionnée de ses égaux.
Et si Jules Renard est parti jeune (Molière aussi), c'est avec la juste fierté de voir autour de lui, muets, anxieux, déchirés, tous ceux qui savent admirer un honnête homme et un littérateur parfait. Confrère, ça vaut bien l'encens dont on enveloppe tels autres, vivants ou morts.
Jules Renard, s'il fut un modèle de discrétion connaissait la valeur durable de son œuvre. Il possédait assez de simplicité forte et vraie pour s'avouer qu'il travaillait pour un long avenir. Ce sentiment, tenu caché, le payait de tous les mécomptes par une sincérité sans défaut. Renard avait cette assurance contre laquelle rien ne prévaut, même l'approche de sa mort.
Suite demain.
Jean Viollis, Les Marges, juillet 1910.)

vendredi 23 novembre 2012

Journal du 23 novembre 1896

Ce n'est pas à l'honnête homme que je m'adresse: c'est au filou.

Jules Renard vu par Franc-Nohain 3/3

Suite d'hier.
Dans la narration de cette aventure persistait un arrière-goût d'amertume qui nous révélait clairement que le conteur appréciait peu le sens des valeurs, le jugement littéraire des sous-officiers  de Bourges.
Notre rupture? La cause, je vous l'ai dit, elle fut toute politique. je n'ai jamais aimé Jaurès. Une certaine éloquence m'a toujours déplu. Je déteste au surplus tous les excès et ma politique est une politique de brave homme, de juste milieu, comme mes vers...
Un jour donc, dans L’Écho de Paris, je fis un petit papier sans tendresse sur Jaurès. De Chaumot dont il était le maire et où il résidait alors, Jules Renard m'adressa un blâme circonstancié. Il écrivait toujours longuement. Il terminait en me déclarant qu'il était inutile de répondre à cette lettre. je pris alors un crayon et griffonnai en travers de la fulminante épitre: "Une lettre à laquelle je n'ai pas le droit de répondre est une lettre que je n'ai pas reçue."
Plus tard, lors de la représentation de la Bigote, je fis, dans la Vie parisienne dont j'étais critique dramatique, un feuilleton assez sévère. Se jugeant offensé, Jules Renard m'envoya ses témoins qui eurent avec les miens le bon goût d'arranger cette affaire ridicule. Il m'eût été fort pénible de me rencontrer sur le terrain avec un écrivain pour la conscience littéraire duquel j'avais tant de respect.
Nos vies demeurèrent séparées et je n'en souffris pas trop. Renard était autoritaire et j'ai toujours supporté difficilement les contraintes extérieures.
Fin.
(Franc-Nohain, les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 10 janvier 1925.)