jeudi 1 novembre 2012

Journal du 1er novembre 1895

Léon Blum, un jeune homme imberbe qui, d'une voix de fillette, peut réciter, durant deux heures d'horloges, du Pascal, du La Bruyère, du Saint-Evremond, etc.

Jules Renard vu par René Benjamin 8/10

Suite d'hier.
Ah! Le cas de Renard et de Becque est un cas douloureux. Quand nous résumons les œuvres de ces deux hommes, nous y voyons cependant, pour ne pas être injustes, qu'elles sont pleines d'une certaine perfection, que tout y est voulu, prévu, et admirablement bien fait, constamment bien fait. nous disons: Quel art! Tout est combiné comme par un horloger qui fabrique de jolies montres.Lorsque Mme vigneron, dans Becque, pleure et geint, c'est que Becque a bien l'intention de la faire pleurer et geindre, et il se sert du grand comique qui se dégage des répétitions en la faisant geindre et pleurer trois fois de suite. Tout est si bien combiné pour les filles que nous savons que Becque a pensé d'abord à en mettre deux, puis il s'est dit:
- On m'objectera la brune et la blonde. C'est trop facile. il faut en mettre trois, au nom de l'art.
Et il en a mis trois.
Je vous dis que tout est parfait quand on y regarde de près, tout est délicieusement voulu par un artiste. Si donc on croit à l'art d'abord, avant d'aimer la vie, il faut saluer Becque et Renard et les bien relier et les mettre à la place d'honneur, dans la bibliothèque. Mais si on s'aperçoit, au contact des très grands, des génies, de ce qu'il y a de supérieur et d’enivrant en eux, alors on est dérouté quand on revient à ceux-là.
Suite demain.
(René Benjamin, Conférencia, n°10, 1er mai 1926.)

mercredi 31 octobre 2012

Journal du 31 octobre 1895

Jules Renard, maire de Chaumot, c'est ça qui fera bien sur la couverture de mes livres.

Jules Renard vu par René Benjamin 7/10

Henry Becque et Jules Renard ou la comédie vingt siècles après J.-C.
Conférence de M. René Benjamin (extrait)
Suite d'hier.
Oui, cette enfance avait été terrible, et elle fait bien comprendre qu'il se soit recroquevillé, qu'il ait été un guetteur à l'affût, qu'il ait fait de la littérature d’encoignure.  Mais ce qu'il y a de beau, c'est qu'après être devenu amer parce qu'il avait été dans la vie Poil de Carotte, il a cessé un instant de l'être en écrivant le même Poil de Carotte. C'est qu'il retrouvait la vie vraie, qui l'avait atteint jusqu'aux entrailles; en sorte qu'avant même de songer à faire de l'amertume tout naturellement, il était un homme.
Pourtant, il n'a pas échappé tout à fait, en peignant son enfance, à ce que j’appellerai son petit renardien. Il était né à Chitry-les-Mines, ce n'était pas pour rien! il ne sortait pas du salon de Mme Chavigny!
Il y a donc une première scène de confession assez longue entre Poil de Carotte, avec ses bourraquins sur le front, comme dit M. Lepic, et Annette, une servante qui vient s'engager. Là il y a une délicieuse pudeur de la part de Poil de Carotte, par conséquent de la part de Renard...
Suit un long extrait de Poil de Carotte.
Messieurs, là, Jules Renard a souffert, et il a comme crié. il n'était plus amer; il a fait un chef-d’œuvre.
Suite demain.
(René Benjamin, Conférencia, n°10, 1er mai 1926.)

mardi 30 octobre 2012

Journal du 30 octobre 1905

On entend des voix. D'où viennent-elles? Personne. Ce sont les arbres qui parlent.

Jules Renard vu par René Benjamin 6/10

Suite d'hier.
Comparez, s'il vous plaît, un instant , ces pièces délicieuses entre un homme et une femme, à ce que l'adorable Musset nous a légué! Retournez à Un Caprice, ce soir. Ah! Je me doute bien de ce qu'un Jules Renard devait penser d'Un Caprice! Il devait dire: "M. de Chavigny et Mme de Lérys, des nobles, des heureux..., des poseurs!" Mais je suis sûr qu'il pensait qu'un cheval de sang était un poseur! Il aimait mieux, sûrement, un bon percheron entre les brancards d'un tombereau, car alors là, lui, Jules Renard, se sentait un peu supérieur, il pouvait le blaguer, n'est-ce pas...en faisant une "histoire naturelle"! Donc allez voir comment M. de Chavigny parle à Mme de Lérys; en effet, c'est peut-être un peu mondain et Jules Renard, évidemment, a fait le sien plus prosaïque, exprès, parce qu'il s'est dit: "Moi, j'ai les pieds en terre, moi, je suis de la bonne province, moi, je n'ai pas un salon, je ne suis pas un parisien (on le voit avec son front têtu) moi, je ne suis pas un malin!"  Et il a l'air d'avoir un avantage de sincérité sur le charmant Musset.
Seulement, tout à coup, au milieu du papillotement mondain et printanier de ce grand poète, tout à coup, comme une flèche, il y a l'éclat du coeur. Tout à coup, dans l'âme du spectateur il y a l'éveil de la douleur humaine. Tout à coup, sur la scène, il y a Mme de Chavigny aux pieds de son mari, et elle le supplie. Ah: là, nous sommes revenus à la vie, telle que nous la côtoyons tous les jours: celle qui fait souffrir le coeur des hommes.
Eh bien! c'est là où je voulais en arriver - en analysant le Plaisir de rompre et le Pain de ménage, pour... n'y plus revenir, pour les classer, pour atteindre, enfin, à ce qu'il y a de mieux - cette souffrance sans amertume, cette souffrance tout court, Jules Renard, une fois dans sa vie l'a eue; et alors, une fois dans sa vie, il a été grand: c'est quand il a écrit Poil de Carotte. Avec cette pièce-là, nous nous dégageons pendant une grande scène au moins, de la funeste amertume. Et, - cas bien curieux, - s'il eut jamais une occasion d'être amer ce fut là, puisqu'il traitait précisément le sujet d'où était née l'amertume même de sa vie: son enfance!
Suite demain.
(René Benjamin, Conférencia, n°10, 1er mai 1926)

lundi 29 octobre 2012

Journal du 29 octobre 1899

Y être de ma résignation comme une peau tannée.

Jules Renard vu par René Benjamin 5/10

Suite d'hier.
Puis, Messieurs, en 1914, la guerre est venue, et je vous jure qu'il m'a suffit, le 8 août, de voir l'Allemand entrer dans la Lorraine et y brûler systématiquement, délibérément les villages, avant même d'avoir tiré un coup de fusil, pour jeter par-dessus moi, comme un sac de soldat trop lourd, toute la littérature de Renard, de Becque et de tous ceux qui avant tout aimaient la forme et les attitudes.
Je dis: "La littérature de Becque, la littérature de Renard..." Et je sens bien que je suis injuste. Je sens bien que s'ils étaient encore vivants ils souffriraient de cette violence comme ils n'ont cessé de souffrir toute leur vie de ce qu'ils entendaient...ou de ce qu'ils pressentaient, et je tiens loyalement à me rattraper sur un point qui me semble aussi indiscutable que les autres.
Quand Jules Renard a fait, messieurs, un acte comme  Le Plaisir de rompre, il n'a écrit qu'une chose amère et légère où un homme et une femme, en face l'un de l'autre, se regardent, se guettent et vont se séparer parce qu'ils se marient chacun de leur côté, essayant, avec un égoïsme forcené, d'avoir l'un sur l'autre un dernier avantage. On se juge, et c’est à qui sera le plus spirituel. Acte charmant si on ne cherche pas plus loin, et ma foi, demi-heure délicieuse à passer. Mais ce n'est, encore une fois, qu’œuvre d'homme de lettres et d'homme de lettres amer qui se dit:
- Je vais être profond. Pour être profond, il faut que j'étonne. Pour étonner, il faut que je détonne. Pour détonner, il faut bien que je soit un peu cynique.
Toujours la même histoire! Il l'a été aussi dans Le Pain de ménage, qui semble être d'une qualité supérieure, mais qui le semble seulement. C'est bien entendu une très jolie chose. Mais..."la jolie chose" ne suffit pas aux gens de bien, complètement bien. Ecoutez-moi ces deux êtres, encore un homme et une femme, en présence. Marthe est venue causer avec son ami Pierre, un soir, à la campagne, tandis que son mari dormait, revenant de la chasse. Et lui, de son côté, il a laissé sa femme avec les enfants; elle les veille. Ils parlent donc entre eux. On sent s'établir cette sentimentalité si facile entre une jolie femme et un homme d'esprit.
Suit un court extrait de la pièce.
Toujours la méfiance de l'intelligence! Homme de lettres! Homme de lettres!
Suite demain.
(René Benjamin, Conférencia, n°10, 1er mai 1926)

dimanche 28 octobre 2012

Journal du 28 octobre 1904

Un plat doré, chaud, un magnifique champ de purée de pomme de terre.

Jules Renard vu par René Benjamin 4/10

Suite d'hier.
Ce qu'il faut ajouter et vous représenter, c'est l'accent de cette dernière phrase, la profondeur, la gravité de la note dont il accompagnait son conseil, pour moi inoubliable. Aussi je me rappelle non seulement combien je l'ai aimé, mais je me souviens de la douleur profonde que j'ai éprouvée, un soir, en apprenant que Jules Renard était mort, et jeune, à quarante-cinq ans. J'étais, à ce moment là, rédacteur au Gil-Blas. Il était six heures du soir. Je me souviens très bien de la pâleur que j'ai eue, mon sang se réfugiant dans mon coeur. Le chef des informations me dit alors:
- Benjamin, vous êtes seul à le connaître, ici; si Nozière n'arrive pas avant sept heures, c'est vous qui aller faire l'article.
Eh bien! vraiment! j'avais la main qui tremblait comme le coeur, et j'aurai désiré par-dessus tout, le lendemain matin, dire comme je l'aimais. Mais naturellement Nozière est arrivé à sept heures moins le quart! Et...et il l'a fait dans la perfection, car il l'adorait, lui aussi.
C'est pour vous donner une idée de ce qu'a été notre jeunesse que je vous raconte cet incident particulier. Nous étions quelques uns fervents de Jules Renard. Il nous semblait qu'il nous avait appris à mieux écrire, et, surtout, à mieux sentir en nous méfiant de faire du sentiment.  Il faut bien dire qu'en étant homme de lettres, il a été un grand honnête homme. Mais après lui, j'ai eu d'autres maîtres, suivant le mouvement de ma génération. Après lui, j'ai été l'ami d'un homme comme Elémir Bourges, qui m'a dit tout le contraire.
-Prenez garde, surtout, de bien conserver toute votre chaleur. Ne vous méfiez pas de vous-même. Ne devenez pas froid comme une corde de puits; n'écoutez pas les hommes de lettres qui, tous, essaierons de vous rafraîchir.
Suite demain.
(René Benjamin, Conférencia, n°10, 1er mai 1926.)

samedi 27 octobre 2012

Journal du 27 octobre 1895

La nature n'est pas définitive: on peut toujours lui ajouter.

Jules Renard vu par René Benjamin 3/10

Suite d'hier.
Je l'ai connu et je peux dire que je l'ai aimé! Je ne l'ai pas aimé après l'avoir connu, je l'ai aimé avant. Vous savez ce qu'a été notre jeunesse, celle des hommes qui ont aujourd'hui mon âge, la jeunesse d'avant guère. Elle n'a pas été très reluisante! Nous avons eu, en grande partie, nos sentiments et nos idées, nourris par le croque-notes en question, par l'amertume de Becque et par les voluptueuses cadences inutiles de M. France. Il y avait évidemment le Dieu Barrès. Mais il était isolé par nature.
Aimant, comme je l'ai aimé, Jules Renard et croyant en lui, étant à cet âge, où l'art pour l'art existe, où il me semble...qu'on trahirait son ami pour une belle phrase, un jour que j'avais un manuscrit - j'étais fort jeune, vingt-quatre ou vingt-cinq ans- un manuscrit de théâtre qui était parfaitement absurde, mais dont l'absurdité me charmait, j'ai été tout droit le trouver. Je suis entré dans une petite pièce aussi étriquée que lui, oui, il m'a reçu sèchement, me disant simplement:
- Revenez dans huit jours. Au revoir, monsieur!
Rien de plus. Je me suis gardé de mon côté, de rien ajouter. Je suis revenu huit jours plus tard; il m'a lavé la tête, ah! j'en ai le souvenir pour la vie! - en grand honnête homme, d'ailleurs,  qui se dit: 
- Je ne connais pas cet adolescent; il m'est totalement indifférent, mais j'ai une vérité à lui dire; je la lui dis!
Il m'a démontré avec précision que mon manuscrit était la nullité même, et il m'a appris - voilà l'important - qu'il fallait réfléchir sur soi.
L'art, m'a-t-il dit, n'a aucun rapport avec la vie... (j'ai la phrase dans l'oreille!) Il s'agit de cette vie de tirer l'essentiel, c'est-à-dire... de l'essence! Vous m'apportez un manuscrit qui a cent cinquante pages: il faut qu'il soit réduit à trente, à vingt! Il faut faire du La Bruyère; il faut...faire le contraire de ce que vous faites... Il faut, surtout, réprimer vos élans.
Suite demain.
(René Benjamin, Conférencia, n°10, 1er mai 1926.)

vendredi 26 octobre 2012

Journal du 26 octobre 1896

Il faudrait écrire en patois comme Rabelais ou Montaigne.

Jules Renard vu par René Benjamin 2/10

Suite d'hier.
Voilà comment il était fait. Il tenait passionnément à un mot, un pauvre mot. Il passait toute une journée à y penser, à le désirer, à le regretter, à le vouloir, à se dire: " Comme ça ferait bien..., dans mon livre!"
Un mot, hélas! ce n'est qu'un mot, c'est-à-dire rien du tout! "Des mots, des mots!"  s'écriait Hamlet. Nous vivons dans un pays où il y a pas mal de gens d'esprit, surtout dans cette capitale où tout le monde se donne rendez-vous. Or, si le pays meure de quelque chose, vous savez bien que c'est d'avoir trop d'hommes qui font des mots! Les avocats en font, au lieu d'être  vrais et de sauver leurs clients. Les magistrats en font, au lieu d'être justes et d'appliquer la loi.  Les médecins en font...sur les morts. Les parlementaires...sur la vie du pays.  Et les romanciers et les auteurs dramatiques en font, au lieu de faire de vrais pièces et de vrais romans. c'est effrayant! Sort malheureux de Jules Renard! 
Bien supérieur aux mots qu'il faisait, il a pourtant, tout au long de sa vie, fait des mots, en étant jaloux de ceux qui en faisaient d'autres.  Mais nous, lecteurs, que disions-nous? Nous disions: "Grand Dieu, que ça m'est égal!" Dix mots de plus  dans un livre, cela ne fait pas un bon livre! Vous n'avez, en rentrant chez vous, qu'à lire Manon Lescaut, il n'y a pas un mot d'esprit, et ce poète n'était pas une buse!
Messieurs, l'esprit ne compte pas! L'intelligence et le cœur, oui; mais les petits mots, plaisanterie!  Et je m'apitoie sur Jules Renard qui a passé sa vie, volontairement à se diminuer de la sorte.
Suite demain.
(René Benjamin, Conférencia, n°10, 1er mai 1926.)

jeudi 25 octobre 2012