mardi 31 mars 2015

Journal du 31 mars 1898

Dîner Rostand.
- Enfin, Renard, que feriez-vous à ma place, après Cyrano?
- Moi? Je me reposerai dix ans.
En réalité, je sens qu'il passe par dessus moi. S'il m'accordait du génie, il se trouverait sublime. Il y aurait toujours une petite nuance.
Où il travaille le mieux, c'est en chemin de fer, et même en fiacre. Le mouvement agite son cerveau comme un panier d'idées.
Il a cinquante sujets de pièces aussi merveilleuses que Cyrano.
Il aime tout du théâtre, jusqu'à des odeurs d'urinoir.
- Vous dites ça en riant!
- Je le dis en riant parce que c'est très sérieux.

lundi 30 mars 2015

Journal du 30 mars 1901

Voyage de trois jours à Chaumot.
Les bouillottes grillonnent, rossignolent. un homme monte à une station. Il n'a pas de bagages. Il a un chapeau en cône tronqué, un pardessus jaune, un pantalon fripé, l'air pauvre. Il se jette dans un coin et, les mains dans les poches de son pardessus qui ferme mal, il dort. Il a les lèvres épaisses, la figure commune, le souffle malsain. De temps en temps il ouvre un peu les yeux et me regarde. J'ouvre les miens tout grands. Est-ce l'assassin?
Pendant qu'il dort, je m'assure que la sonnette d'alarme est au-dessus de ma tête et que mon bras n'a qu'à se détendre vite, comme un ressort. Les mains dans les poches de son pardessus lâche, mou, ne me semblent pas serrer une arme. quant aux bouillottes, elles sont toutes deux sous mes pieds et sous les siens, puisqu'il est en face de moi.
Tout à coup - et il n’y a aucun intervalle  entre son sommeil et ce geste -, il tire de sa poche un papier plat. Est-ce un joueur, et va-t-il m'offrir une partie de cartes? Il développe un premier papier jaune, puis un second, tire une paire de ciseaux et un couteau, presque un canif. Il s'assure que les ciseaux fonctionnent bien et, du bout du doigt, que toutes les lames du couteau ont le fil très fin. Il enveloppe le tout dans un seul papier et remet le paquet dans sa poche.
Le train s'arrête. Il est arrêté depuis quelques secondes que l'homme, sans même prendre le temps de se réveiller, descend et ferme la portière.
Resté seul, je me détends, comme si j'avais échappé tout de même à quelque danger.

dimanche 29 mars 2015

Journal du 29 mars 1889

La plus sotte exagération est celle des larmes. Elle agace comme un robinet qui ne ferme pas.

samedi 28 mars 2015

Journal du 28 mars 1902

Le maître d'école de Chitry. Il y est depuis quinze ans.  Il aura sa retraite dans six ans. Le plus bavard des pêcheurs, il a une histoire pour chaque poisson: il y en a qu'il traite d'imbéciles.
Il ne dit jamais: "L'inspecteur primaire." Il dit: "Monsieur l’inspecteur." Dans un désert, il n'oublierait pas "monsieur".
Une boite à vers pendue au cou par une corde.

vendredi 27 mars 2015

Journal du 27 mars 1889

Des yeux à peindre, mais par un peintre en bâtiment. Un peintre ordinaire n'y arriverait pas.

jeudi 26 mars 2015

Journal du 26 mars 1897

- Cent découpures, dis-je, ont constaté le succès du Plaisir de rompre.
Pourquoi cent, puisque je sais très bien qu'il n'y en a pas encore soixante-dix.

La croix de la légion d'honneur au temps de Jules Renard

Chemin de croix
[...] Est-ce que Jules Renard, qui est un écrivain parfait, un pur classique, qui compte à son actif trois ou quatre chefs-d’œuvre - des vrais! - et dont le nom, dans les temps à venir, s'accolera, sur des cartouches, à celui de notre La Fontaine, est-ce que Jules Renard est décoré?
Mais non, mon cher Antoine, il ne l'est pas... On annonçait partout, dans les gazettes, qu'il le serait... Oh! j'étais bien tranquille! C'est M. Jules Mary qui le fut à sa place.
Mon Dieu, oui! ... Et c'est juste!...
Et j'ose espérer qu'il ne le sera jamais. Car, le jour où il le serait, à voir ce qu'on décore, ce qu'on crucifie, ce qu'on légionnise, ce serait à se demander si son talent unique, et qui nous est si cher, n'a pas faibli, et s'il ne doit pas bientôt,  à l’abri de cette croix, entrer dans le grand silence des choses mortes!
Ah! que c'est donc mélancolique d'avoir à parler de ces choses oiseuses, et pourquoi faut-il que tous les ans, à la même époque, on éprouve au coeur cette petite tristesse, à voir, parmi ceux que l'on chérit et que l'on admire, les meilleurs, quelquefois, s'arrêter, eux aussi, comme les autres, et s'agenouiller devant chaque station de ce douloureux chemin de croix!...
(Octave Mirbeau, Le Journal, 21 janvier 1900.)

mercredi 25 mars 2015

Journal du 25 mars 1909

Et voilà qu'on analyse des petites bouteilles de mon urine, et j'ai de l'albumine. Et, avec un petit appareil qui tient de la boussole et du chronomètre, Renault prend la pression de mes artères, et l'aiguille marque vingt. C'est trop. Mes artères, quoique très souples, battent fort. Il va falloir prendre des notes sur ma vieillesse.

mardi 24 mars 2015

Journal du 24 mars 1898

Ma volonté se ride.

Actualité littéraire

Laissez faire Alexandre Jardin.
Alexandre Jardin donne ses remèdes pour sortir la France de la crise. Dans Laissez-nous faire! on a déjà commencé, il appelle les citoyens à ne pas tout attendre de la classe politique et à se prendre en main pour changer le société. A paraître le 16 avril chez Robert Laffont.
(Le Figaro littéraire, jeudi 12 mars 2015, p. 4.)

lundi 23 mars 2015

Journal du 23 mars 1891

Balzac est peut-être le seul qui ait eu le droit de mal écrire.

Actualité littéraire

À l'occasion du salon du livre de Paris, le Figaro publie un sondage demandant aux français lequel de nos écrivains, (vivants ou morts) était le plus "populaire" (échantillon 1015 personnes les 11 et 12 mars. Bien que ce sondage ne vale pas tripette, comparer Maurice Leblanc à chateaubriand n'a aucun sens, Françoise Sagan à Corneille encore moins, voici un extrait du résultat:
Alphonse Daudet: 13/34; Gustave Flaubert: 16/34 (A part Madame Bovary, et encore, qui lit Flaubert?); Voltaire (vous avez bien lu: Voltaire) 19/34; Marcel Proust: 29/34; Céline: 30/34.
Voltaire plus lu que Simenon ou San Antonio! Ne riez pas. LOL s'abstenir.
(In le Figaro littéraire, jeudi 19 mars 2015, p. 7)

dimanche 22 mars 2015

Journal du 22 mars 1907

Théâtre. Non seulement ils ne veulent que des compliments, mais encore ils exigent qu'on ne dise que ce que l'on pense.

samedi 21 mars 2015

Journal du 21 mars 1890

Dit, hier soir, entre autres bêtises:
- La synthèse du naturalisme n'a pas été faite. Nous sommes à une époque de transition, et nous marchons au mysticisme et au socialisme.La Bruyère n'est pas une littérature, mais pourquoi? Si le roman avait eu de son temps la vogue qu'il a de nos jours, La Bruyère aurait mis ses Caractères en roman. Quel est l'homme  qui viendra recréer un monde? On comptait sur Rosny. Rosny  s'est et nous a trompé. Qui laissera une œuvre? On relira Madame Bovary, peut-être, et quelque chose de Balzac, mais quoi?
Du Plessys: La philosophie de Ghil? Mais Ghil confond Haeckel  et Hegel.
Vallette: Rachilde ne fait pas de pornographie. Ses livres manquent de phosphore. Elle ne fait pas titiller. Mendès ne fait pas titiller.
- Et vous, Rachilde, vous faites du sadisme, de la cruauté en amour.
Du Plessys: Raynaud est un enfant.
Marius André: Vous aimez le joli, moi, j'aime le grand. je suis encore un romantique. Ainsi, Péladan fait grand.  J'ai pris deux fois le cordon de sa sonnette sans oser le tirer. J'ai relu dix fois Monsieur de la Nouveauté. 
Rachilde: oh! Oh!
Vallette: Quand vous serez à la centième, vous nous payerez à dîner.
Rachilde: Samain doit avoir des coins redoutables. 
Vallette: Je vous connais par deux coins, vous, Renard...
J'avais peur de Barbey d'Aurevilly, à cause de Brummel, de Huysmans avec lequel j'ai passé une soirée en me demandant tout le temps: Se moque-t-il de moi? Mais je considère François Coppée comme un copain.

vendredi 20 mars 2015

Journal du 20 mars 1909

Beethoven est un succès, et Antoine feint de mépriser ça. Trarieux, qui décidément me plaît de moins en moins, insinue qu'on ne jouera pas ma pièce et qu'Antoine quittera l'Odéon à la fin de la saison.

Actualité littéraire

Dictionnaire biographique des protestants français, sous la direction de Patrick Cabanel et André Encrevé, Éditions de Paris, vol.I, 830 p. 36 €.
Patrick Cabanel et André Encrevé se sont lancés dans une entreprise considérable avec enthousiasme et bonne humeur: tracer le portrait de la communauté protestante sous la forme d'un dictionnaire. Un éditeur courageux, Max Chaleil, les a soutenu tout de suite. Le premier volume, qui nous conduit de la lettre A à la lettre C, vient de paraître; la publication des trois autres s'étirera jusqu'en 2020.
Autant le dire d'emblée, les deux historiens savent instruire en divertissant le lecteur.
(Frédérick Casadesus, Réforme, 19 février,2015, p. 15.)
"Nous avons décidé de présenter les protestants français depuis 1787 - date de la publication de l'édit de tolérance - jusqu'à nos jours. " (Les auteurs)

jeudi 19 mars 2015

Journal du 19 mars 1900

Chez Antoine. J'écoute Poil de Carotte en toute sécurité. Les effets sont sûrs. Je les attends, ils viennent. La servante a le plus gros, et Desprès en est un peu gênée. Elle me conseille de lui faire une observation.
Dans la loge d'Antoine, Trarieux, Antoine, Brieux, contre Rostand que je soutiens, mais j'ai un peu l'air d'un agent provocateur. 
- Un jour, dit Antoine, j'ai entendu le premier acte des Romanesques. J'ai trouvé ça tellement bien que je suis parti, de peur d'aimer les deux autres.

mercredi 18 mars 2015

Journal du 18 mars 1902

Un marin qui a fait le tour du monde:
- Un pas de plus, dit-il, et on mettait le pied sur rien.

La poubelle au temps de jules Renard


Pris le 24 novembre 1883, l'arrêté rédigé par le préfet de la Seine Eugène-René Poubelle impose de regrouper les ordures dans des récipients fermés pour que les rues de Paris soient plus propres. Les propriétaires sont contraints d'acquérir ces objets - en bois, garnis de fer-blanc à l'intérieur - pour leur déchets et ceux de leur locataire. Il faudra plusieurs mois de délibérations et de travail en commissions pour que finalement, le vendredi 7 mars 1884, Poubelle signe un nouvel arrêté précisant les modalités de l'utilisation des récipients. Si l'invention essaime dans toutes les grandes villes de France, il faudra attendre la Seconde guerre mondiale  pour que les poubelles soient totalement généralisées.
(Aujourd’hui en France, samedi 7 mars 2015, p. 28.)

mardi 17 mars 2015

Journal du 17 mars 1897

Première représentation. Bon public. La salle débordait. Il y avait partout des gens debout.  Rachilde et Vallette se tenaient près de la rampe. Mayer est très sûr de lui. Il a travaillé la pièce toute la journée. Granier a les mains glacées. Comme toujours, elle fait sa prière avant d'entrer en scène. "Mon Dieu, faites-moi la grâce de bien jouer!"  le rideau se lève. On n'applaudit pas comme à la répétition générale. Oh! qu'ils mettent de temps à dire le premier mot! il me semble que ça ne va pas aussi bien qu'hier. Le gentil Capus me dit que ça va mieux. Parce que certains effets que j'attendais ne se renouvellent pas, je suis désolé, et les effets nouveaux ne me consolent pas. Et, cependant, tout porte, et mon nom, jeté par Meyer, est si bien reçu que je salue derrière le décor.
J'embrasse Granier qui rayonne. Elle et Mayer trouvent cette soirée meilleure que l'autre.
Souper aux Escholiers. Granier rit. Je fais de l'esprit et je tâche de rattraper mon succès que je crois avoir perdu.

lundi 16 mars 2015

Journal du 16 mars 1903

Au restaurant, une grue, entre deux hommes, fait des minauderies et de petites scènes. elle dit tout à coup à l'un d'eux:
- Tais-toi, ou je me lève! Tais-toi, ou je fous la table en l'air et je me sauve.
D'une femme, elle dit:
- C'est une femme d'affaires. Pour toucher 20 ou 30.000 francs, elle a fait décorer deux de ses amants par le troisième.
Elle dit:
- J'ai vu la pièce des Variétés. Je trouve ça idiot. 
- Que dirait Capus s'il était ici, à ma place! dis-je.
- Il dirait, répond Guitry: "Ce pauvre Samuel!"
En face de nous, un petit vieux qui a des lunettes d'or, et qui mâche, qui mâche! Il s'en acquitte encore fort bien.
C'est le mangeur solitaire. Il a remplacé la femme par la cuisine.

dimanche 15 mars 2015

Journal du 15 mars 1910

Tout de même, pour mépriser Rostand, il faut l'éplucher; alors, ça ne compte pas.

samedi 14 mars 2015

Journal du 14 mars 1905

Blum parle de la bonté de Schowb. Schowb était un égoïste comme les autres: qu'il me tire par les pieds, si je mens!

vendredi 13 mars 2015

Journal du 13 mars 1890

Il est aussi utile à un peuple de craindre la guerre qu'à un individu, la mort.

Actualité littéraire

Bloy dans le texte
Essai - Un vif petit livre ressuscite sa voix sublime et pleine d'orages.
[...] Bloy chrétien, Bloy soldat, Bloy écrivain, Bloy journaliste, Bloy tendre, Bloy cruel, Bloy épris du corps de la France, Bloy témoin du mystère d'Israël... "Tentons simplement de rendre le grain de cette voix terriblement humaine, émouvante de faiblesse et bouleversante d'impatience spirituelle", propose François Angelier, soucieux de s'effacer humblement derrière l'écrivain qu'il honore.
C'est comme ça, et pas autrement, qu'une lecture est bien faite.
Bloy ou la fureur du juste, de François Angelier, Seuil, coll. "Points-Sagesses", 94 p., 7,50 €.
(Sébastien Lapaque, Le Figaro littéraire, jeudi 5 mars 2015, p. 5)

jeudi 12 mars 2015

Journal du 12 mars 1889

Paroles de belle-mère.
- Oui, maman.
- D'abord, je ne suis pas votre mère, et je n'ai pas besoin de vos compliments.
Tantôt elle oubliait de mettre son couvert, tantôt elle lui donnait une fourchette sale, ou bien, encore, en essuyant la table, elle laissait à dessein des miettes devant sa bru. au besoin, elle y amassait en tas celles des autres. toutes les petites vexations lui étaient bonnes.
On entendait: " Depuis que cette étrangère est ici, rien ne marche." Et cette étrangère état la femme de son fils. L'affection du beau-père pour sa bru attisait encore la rage de la belle-mère. En passant près d'elle elle se rétrécissait, collant ses bras à son corps, s'écrasait au mur comme par crainte de se salir. Elle poussait de grands soupirs, déclarant que le malheur ne tue pa, car, sans cela elle serait morte.  elle allait jusqu'à cracher par dégout.
Parfois elle s'en prenait au ménage tout entier. "Parlez-moi d'Albert et d'Amélie. Voilà des êtres heureux et qui s'entendent. Ce n'est pas comme d'autres qui en ont l'air seulement."
Elle arrêtait une brave femme dans le corridor, sur la porte de sa bru, et lui délayait ses chagrins. "Qu'est-ce que vous voulez? Ils sont jeunes", disait celle-ci tout en se régalant de ses rencontres. "Ah! Ils ne le seront pas toujours! disait la belle-mère. Çà, sa passe. Moi aussi, j'ai bien embrassé le mien, mais c'est fini. Marchez! La mort nous prend tous. Je les attends dans dix ans, et même moins."
Il ne faut pas oublier les retours. Soyons justes. Elle en avait, et de bien attendrissants.
- Ma belle, ma vieille, je suis à votre disposition. J'ai beau dire: je vous aime autant autant que ma fille. Donnez donc, que je vous remplisse votre cuvette. Laissez-moi donc vos ouvrages. vous avez les mains bien trop blanches.
Soudain, sa figure devenait mauvaise: - Est-ce que je ne suis pas bonne à tout faire?
Et elle séparait, dans sa chambre, les photographies de ses enfants de celle de sa bru, la laissait isolée, abandonnée, bien vexée sans aucun doute.

mercredi 11 mars 2015

Journal du 11 mars 1904

Les moralistes qui vantent le travail me font penser à ces badauds qui ont été attrapés dans une baraque de foire et qui tâchent tout de même d'y faire entrer les autres.

Jules Renard aux enchères

Jules RENARD. Bucoliques. Paris, Ollendorff, 1898. In-12, maroquin brun, premier plat orné d'une grande plaque en cuir repoussé.
Lot 250
Estimation : 800 / 1 000 €
PIASA, 118 rue du Faubourg Saint-Honoré, Paris 8.
Mardi 17 mars 15 h.

mardi 10 mars 2015

Journal du 10 mars 1909

Guitry, un caractère qu'on ne fait passer que sur un pont d'or. Rostand et Guitry se réconcilient.

Jules Renard aux enchères

Ader Nordman, 3 rue Favart, 75002 Paris
Vente du 19 mars 2015 - 14 h.

Lot n° 157 RENARD (Jules), La Lanterne sourde. Paris: Paul Ollendorff, 1893. - In-16, (2 ff.), 137 pp., (1 f. blanc), couverture imprimée. 
Chagrin vert sombre, deux bandes de maroquin havane horizontales ornent le dos et débordent sur les plats, tête dorée, non rogné, couverture et dos conservés (reliure de la première moitié du XXe siècle). 
Édition originale. Précieux exemplaire de Rémy de Gourmont, portant cet envoi autographe de l'auteur: à Rémy de Gourmont en toute estime Jules Renard 3 juin 1893. 
Frottements aux charnières, dos uniformément passé
ESTIMATION 400/500 €.

lundi 9 mars 2015

Journal du 9 mars 1902

Décor de meubles bordés d'or. Guitry met en scène. Voilà donc un acteur qui ajoute au texte, qui n'est pas absolument inutile! Où je ne le suis pas, c'est dans la scène de "Je veux te reprendre". A quoi bon toutes ces histoires?
Il salue les acteurs avant de faire une observation.
Quand on le voit monter sur la scène par l'escalier de bois, avec son gros ventre, sa tête dénudée, on a un peu peur de cette personne lourde. Puis, au premier mot, tout s'allège, tout s'illumine. 
- C'est un homme merveilleux, dis-je à Claretie.
- Oui, dit-il. C'est un homme de lettres.
- Il écrirait des pièces s'il savait et voulait se servir de l'outil qu'est une plume. 
- Il a eu, dit Claretie, une grosse influence sur votre génération.
- Énorme.
Je bâtis mes pièces en drames, et je les écris en comédie, dit Capus.

dimanche 8 mars 2015

Journal du 8 mars 1906

L’Invité. Vu hier la dernière.  On a toujours tort de ne pas travailler. En une répétition, j'aurais pu rendre la pièce plus scénique, plus gaie. Mais comme le théâtre éteint! Je croyais les plaisanteries presque grosses: elles me paraissent trop fines, si fines qu'elles ne portent pas.

samedi 7 mars 2015

Journal du 7 mars 1900

Samedi, très bien. Dimanche, le gros public rit trop. Lundi, Dumény me dit:
- Le public est froid, ce soir, mais dès les premières lignes de Poil de Carotte part.
C'est, à mon sens, la meilleure représentation. Le public a suivi comme dans une barque.
Le Bargy et sa femme viennent dans la loge d'Antoine. "C'est un chef d'oeuvre",  dit-il; mais Antoine trouve qu'on a mal joué et veut une répétition pour le lendemain.  C'est quelqu'un, qu'Antoine! Il donne de la vie au texte un peu mort de la scène entre Poil de Carotte et la servante. Il dit à Desprès:
- Oui! Vous avez été bien, mais vous jouez mal la pièce. Le Bargy me disait hier qu'il n'avait jamais vu jouer la comédie ainsi, et moi, je dis que je n'ai jamais vu de pièce aussi mal jouée. Elle est solide; sans ça, elle serait tombée.
Il ajoute qu'il a joué lui-même comme un cochon.

vendredi 6 mars 2015

Journal du 6 mars 1910

Je ne comprends rien à la vie, mais je ne dis pas qu'il soit impossible que Dieu y comprenne quelque chose.

Jules Renard, son fils et la fable

Cette anecdote, toute d'actualité, est extraite d'une série que publie une jeune femme de lettres, Mlle Suzy lepare:
M. Jules Renard ne résiste point au plaisir, quand il a des invités, de faire réciter une fable par son fils. Un soir, ce jeune enfant fut prié de se produire; il vient et dit le titre: La Poule et le Lion.
- Mais ce n'est pas de La Fontaine, ce titre-là, dit un des auditeurs.
- Oh! dit Renard, c'est une fable inédite découverte par un érudit de Château-Thierry.
L'enfant raconta la touchante histoire de la poule qui s'approchait sans méfiance de la cage du lion:
Le roi des animaux regardait venir 
Et disait...
Alors le jeune Renard se mit à chanter:
- Viens poupoule... viens poupoule, viens.
(Comoedia, 24 mai 1910.)

jeudi 5 mars 2015

Journal du 5 mars 1891

Hier, chez Daudet, Goncourt, Rosny, Carrière, Geffroy, M. et Mme Toudouze, M. et Mme Rodenbach. Pourquoi suis-je sorti de là écoeuré?  Je m'imaginais sans doute que Goncourt n'était pas un homme. Faut-il retrouver chez les vieux les petitesses des jeunes? A-t-on assez arrangé le pauvre Zola, jusqu'à l'accuser de tourner au symbolisme! Et Banville, "ce vieux chameau", comme l'appelle Daudet, qui dit encore, mais cette fois avec esprit: "Si j'avais fait l'arbre généalogique de Zola, on m'aurait trouvé un jour pendu à l'une de ses branches!..."
Goncourt,  un gros militaire en retraite. Je n'ai pas vu son esprit: ce sera pour une autre fois. Jusqu'à la seconde impression, c'est l'homme des répétitions que je trouve si insupportables dans l’œuvre des Goncourt. Rosny, un  bavard savant, éprouve un vif plaisir à citer du Chateaubriand, spécialement les Mémoires d'outre-tombe.
Carrière, un monsieur qui serre la main des autres le plus près possible de la cuisse.
Rodenbach un poète qui trouve que nous manquons de naïveté, qui a pris au sérieux l'article de Raynaud sur Moréas, et qui ne se reconnaît plus dans les ironies de Barrès.  On lui a demandé des vers. Il a fait le difficile. On a insisté. Il a eu l'air d'en chercher; on l'a oublié. On a parlé d'autre chose et il n'a pas dit ses vers...

mercredi 4 mars 2015

Journal du 4 mars 1909

Dîner Goncourt. Bourges, Hennique, Geffroy, Rosny et moi.
Rosny, qui traite Hugo de crétin de génie, de monumental imbécile, tâche de m'expliquer ce que c'est qu'un penseur, la valeur d'un jeu de pensée: Kant, Bergson, Poincaré. Mais je persiste à lui dire que, dans un beau vers de Victor Hugo, il y a plus de pensées que dans tel livre de métaphysique.

lundi 2 mars 2015

Journal du 2 mars 1906

Il avait économisé 20 francs pour acheter un Bon de la Presse. On peut gagner le million. Mais il a appris que l’État retient sur le million tant pour cent. Ah! non. Il veut être payé rubis sur l'ongle. Tout ou rien. Il n'achètera pas le billet.

Actualité littéraire

Régnier, sans partage...
Henri de Régnier (1864-1936) sortirait-il enfin de son purgatoire? Après Monsieur Spleen de Bernard Quiriny en 2013, une monographie de plus de 500 pages consacrée à l'académicien, auteur de l'Altana ou la vie vénitienne, va être publiée chez Fayard sous la plume de Patrick Besnier. La parution est annoncée pour le 22 avril. Entretemps, le 4 mars, la maison d'édition La Tout verte, sise en Normandie, va rééditer les introuvables Esquisses vénitiennes (parues en 1906).
(Le Figaro littéraire, jeudi 26 février, p. 4)

dimanche 1 mars 2015

Journal du 1er mars 1905

Enterrement de Schwob. Pourquoi les hommes de lettres ne font-ils pas, de leur vivant, les discours qu'ils désirent entendre après leur mort? Çà leur prendrait cinq minutes de leur vie, avant la mort.
A cause de Villon, il habitait rue Saint-Louis-en-l'île. Quelqu'un demanda à un fruitier de cette rue:
- Qui emmène-t-on?
- Un poète, dit le fruitier.
Ce qui résume assez mal Schwob.
M. Croiset fait un discours banal, mais le son de voix fait aimer ce vieux professeur.
Inquiétude d'avoir un chapeau melon; il est vrai que Jarry a une casquette garnie de poils.
Près de la tombe, le Chinois de Schwob, habillé en civil.
Georges Hugo, l'air déjà, d'un vieux beau qui serait maladroit à se faire une tête.
Dans un caveau provisoire on descend Schwob. Il descend, il descend jusque dans l'autre monde.
" Faites-moi un bout de conduite: ça me sera très agréable, mais je vous en supplie, ne restez pas découverts si vous avez peur d'attraper un rhume. S'il fait beau, n'apportez pas vos parapluies. Des couronnes? Enfin, soit, s'il y en a de laurier.
Et puis, ne prenez donc pas  ces airs tristes qui vous enlaidissent! Prenez garde de me ressembler.
Et puis, ne dites donc pas que j'ai toutes les qualités! vous savez bien que non, mieux que moi. Surtout, ne dites donc pas que j'avais bon caractère. D'avoir bon caractère, ce n'est pas une vertu: c'est le vice éternel, et vous bien combien je détestais qu'on m’embêtât. Soyez émus, si vous pouvez, quelques-uns. que les autres soient souriants et spirituels."
Et pourquoi n'applaudit-on pas à un discours funèbre? Ça ne gênerait pas le mort  qui est sourd, et ça ferait bien plaisir à l'orateur qui ne sait que faire de ses feuilles manuscrites quand le voisin lui rend son chapeau.