jeudi 22 novembre 2012

Jules Renard vu par Franc-Nohain 2/3

Suite d'hier.
Le journaliste - Cette dernière proposition  est troublante. C'est tout le problème de la technique qu'elle pose, et résout en un sens déterminé. Mon ami J.C. Goulinata a doté peintres et amateurs d'un précieux ouvrage: La technique des peintres. Hélas! La technique des écrivains est un livre plus difficile à écrire. Il faudrait braver le ridicule, ne pas craindre d'affirmer un certain dogmatisme. Et puis les règles ne sont peut-être pas aussi "matériellement évidentes"; la matière n'a pas comme dans la peinture, une existence séparée. En littérature, l'âme et le corps vivent d'une vie confondue. N'importe, je crois qu'aujourd'hui certains écrivains se privent d'une joie bien grande en ne considérant pas le "métier littéraire" dans toute sa complexité, comme un jeu mathématique et précis. Sans doute, il n'y a pas là de chimistes pour déterminer les mélanges dangereux ou interdits, mais les lois, pour être inexprimées, n'en sont pas moins réelles. Chaque écrivain doit seulement les trouver pour son propre compte. Les retrouver fut la seule passion de Jules Renard; sa passion et sa joie quand il les retrouve toutes.
Franc-Nohain -Renard eut sur nous tous une grosse influence: Marcel Boulenger lui doit beaucoup et aussi Tristan Bernard. Jules Renard avait conscience de la valeur de son œuvre et souffrait quand elle n'était pas assez reconnue. Il aimait à nous raconter une histoire de régiment que je vais vous dire. Il riait en nous la racontant mais je crois bien qu'il riait un peu jaune. A une certaine époque de sa vie, il était allé faire une période d'instruction - ses vingt-huit jours - à Bourges. Sergent, il prenait pension à la popote des sous-officiers. le premier soir, ses camarades l'interrogèrent amicalement sur ce qu'il faisait. Sa réponse (qu'il était "homme de lettres") tomba - sans susciter aucun mouvement - au milieu de l'indifférence générale. Quelques instants après, il eut l'occasion de dire qu'il était l'ami d'Alphonse Allais... Tous alors le félicitèrent bruyamment et décrétèrent d'enthousiasme un punche d'honneur pour l'ami Alphonse Allais.
Suite demain.
(Franc-Nohain, Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 10 janvier 1925.)

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